lundi 17 mars 2008

Sara

Sara est surprenante.
C'est une femme aux cheveux chatains clairs, au visage doux, un peu allongé. Elle a vraiment un visage fascinant. La première fois que je la vois, je me dis : "Ah, eh bien, elle, c'est sûr qu'elle est française, elle a un visage de femme du Dix-neuvième siècle". Elle ressemble au lYs dans la Vallée, mais plus vielle.
J'essaie de décrire son visage.
Je pense à madone et à tristesse quand je la vois. De la madone, elle a les yeux baissés que l'on voit à tant de vierge du Quattrocento. Mais il n'y pas de paix sur son visage. Ou plutôt, il y a un très grand calme, et comme elle parle peu, et écoute beaucoup, on peut avoir une impression de tranquillité et de paix en la regardant. Mais quand, alors, elle relève ses yeux pour vous regarder, un tristesse immense se lit dans ses yeux bruns, très doux. C'est une tristesse muette, c'est-à-dire qu'elle n'appelle pas au secours, au contraire, elle est comme un grand mur que l'on ne franchit pas. Le rideau est baissé, on ne sait pas ce qu'il y a derrière.
Sara sourit peu, mais elle sourit presque à chaque conversation que j'ai avec elle. Ses sourires sont vrais ; elle les économise, mais contrairement à Emma qui incurve ses lèvres, les yeux fixes, constamment, les yeux de Sara se remplissent de lumière quand elle sourit.
Je n'ai pas copiné avec Sara ; c'est un mur. Au fil du temps, nous avons eu beaucoup de sympathie l'une pour l'autre, mais la sympathie de deux personnes qui se parlent au dessus d'un mur. Je n'aime pas forcer les gens, et puis quand quelqu'un me semble muré dans sa vie, j'ai envie de l'y laisser, pas de lui courir après. C'est ce qui se passe avec Sara.
Quand je pense à Sara, je vois aussi le sens de l'endurance des femmes d'il y a longtemps; Sa mère est du Jura, et je me dis que c'est ça : elle l'air d'une montagnarde, dure à la vie, à la souffrance, aux heures qui blessent en s'écoulant.
Mais là où je suis bien surprise, c'est que Sara est elle-même de père Irénien. A vouloir juger sur les apparences, on se plante complètement parfois. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir l'air d'une vraie fille de la montagne, et de l'est, dure, secrète.
Evidemment, je vais apprendre à la fin de mon séjour le pourquoi de cette grande tristesse. Enfin, juste un peu du pourquoi. Encore une vie gâchée ; et même si je l'ai appelé de nombreuses fois, durant son histoire, elle ne m'a jamais appelé. Sara souffre en silence.
Que de tristesse dans tout ce que je raconte - ben oui, c'est comme ça. Je me demande comment elles le vivent, elles. Moi, je sais ce que j'en pense. D'ailleurs, je ne pense rien, j'ai du mal à avoir une opinion. Je ressens. Et ce que je ressens, c'est, je l'ai déjà dit : "Tire toi de là".
Et moi, je suis partie, mais je culpabilise... Je fais ma Française en disant ça, mais je les ai laissé dans leurs vie nulles, enfermée dans leurs têtes, et je suis partie. C'est facile pour moi.
Attention, si Sabine me lisait elle m'en voudrait à mort : elle ne veut pas de ma pitié, il n'y a rien de plus horrible que la pitié, et c'est vrai, c'est horrible, mais je ne peux rien ressentir d'autre. De même pour Sara, et même pour Eddie, dont je parlerai plus tard, et qui, elle, est en train de se faire à elle toute seule, une vie de réussite sociale : la maison, la voiture, tous les signes extérieurs de richesse, bientôt la piscine, le quartier chic... Mais même avec la voiture, la maison, la piscine, elle est prisonnière aussi de ce monde.
Aujourd'hui, j'écris que je les ai laissé dans leurs vies nulles. Demain peut-être je ne serais plus d'accord. Qui suis-je pour dire que leurs vies sont nulles?
Je me permets de dire cela car j'ai senti une souffrance sans mot dans ces femmes. Peut-être même une souffrance qui s'ignore elle-même. Une souffrance qui se nie.
Ce que je n'aime pas dans ce que j'écris, et je ne sais comment le dire autrement, c'est que cela semble intolérant. Et c'est bien cela qui gênait Sabine dans Sandrine ou Emma. Sandrine ou Emma la regardaient, elle, et se disaient, brut de décoffrage, "Oh mon dieu quelle horreur, vivre comme cela, jamais".
D'où vient le malheur dans leurs vies? Il ne vient pas du manque d'argent. Il ne vient pas d'avoir épousé un arabe, ou un musulman. Il vient de quelque chose de beaucoup plus subtil.
Moi, quand je critique ma belle-famille, je les critique à égalité. Je peux dire "crétins de provinciaux!!" parce qu'ils peuvent dire et penser "Connards de parisiens!". On peut s'exaspérer ou se détester, il peut toujours y avoir la petite supériorité du Parisien, qui énerve le provincial, mais le provincial se venge en pensant (et il a toute la province avec lui) que les parisiens sont des sales cons de mauvaise foi. Ou que Paris est rempli de Provinciaux. Ou n'importe quoi.
Mais si Sabine critique sa belle-famille, elle va se retrouver à penser :"Crétins d'arabes!" et on nous a appris à ne pas penser cela parce que c'est raciste. C'est mal. Alors on le pense, mais on se dénie immédiatement cette pensée. Il n'y pas l'égalité Paris/ provinciaux, mais l'inégalité colonisateur/colonisé. Alors Sabine pense "Crétins d'arabes!" ,non parce que les arabes sont des crétins, ou parce quelle est raciste, mais parce que parfois, c'est pénible d'être confronté à des réactions ou des modes de vie différents des siens. Et quand Sabine en a marre des Arabes, alors elle en a marre de ses enfants, ou pas? Elle en a marre des Arabes. Après, elle en a marre d'elle parce qu'elle est raciste. Elle est raciste, n'est-ce pas, puisqu'elle en a marre des arabes. En plus elle est française. Et les Français sont méchants. Ils ont colonisés les Arabes. C'est un point de vue. Ou alors, il existe un autre point de vue : les Français sont des êtres supérieurs qui ont colonisés ces pauvres abrutis d'arabes. Car il n'existe que ces deux points de vue, antagoniste, antinomiques, irréductibles, et rien d'autre. Donc Sabine, qui ne se pense pas, mais qui est prise dans la pensée des autres, car il est aussi difficile de se défaire d'une pensée que de ne pas rouler dans des ornières creusées par un véhicule lourd un jour de pluie et ensuite séchées. Donc Sabine, prisonnière de la pensée des autres, est, soit une Française supérieure qui s'est abaissée à épouser un Arabe, mais ça ne peut pas être ça, hein? Soit une Française gentille qui ne pense pas du tout que les Arabes sont de pauvres idiots, et qui adooore la culture arabe, donc qui n'est jamais exaspérée par rien de ce qu'elle voit autour d'elle. Et je vous parle là que de la partie française de Sabine.
Car elle est pensée aussi par sa partie arabe (influence), et dans sa partie arabe d'elle-même, elle pense que son mari a bien voulu épouser une descendante des anciens oppresseurs, et qu'est-ce qu'elle pourrait bien faire pour extirper d'elle cette part des anciens oppresseurs toujours un peu oppresseurs?
Sabine pense trop.
Moi, ce que je me demande, c'est quand et comment on va se sortir toutes ces conneries de la tête?
Je ne sais pas si ce que j'écris est clair.

5 commentaires:

Valérie de Haute Savoie a dit…

Si c'est très clair, c'est une dualité que tu vis aussi ici en France, c'est justement la base du problème en ce moment ici.

Anonyme a dit…

En France aussi?

Valérie de Haute Savoie a dit…

Oui Zélie, il me semble que ce que tu dis de la difficulté à aborder l'autre est également délicate ici dès lors où il y a cette différence culturelle. Tu peux traiter un gros bof bien français de "grosbof" cela reste identifié à lui seul, mais traiter un gros bof marocain, algérien etc...de grosbof réveille instantanément un malaise lié au fait que forcément tu t'interrogeras sur l'éventualité d'un trait raciste de ta part.

Anonyme a dit…

Bonjour,
Te lire est toujours un régal. C'est fouillé, rien ne t'échappe.

Non effectivement, en France (mais disons plus généralement en Europe), ce n'est pas très différent. A la différence près que l'Europe offre l'avantage, pour les femmes, de la garantie des lois en cas de divorce. Et pour les musulmans, de pouvoir apostasier et sortir de l'islam en courant moins de risques.

Anonyme a dit…

Merci, Lory.