J'ai connu Farid durant six ans, autant dire que c'est un incontournable.
Physiquement, c'est un homme trapu, plutôt bon vivant, avec un visage aux traits nets, lavés.
Farid habite dans le Quartier Chic, ci-après Deirah. Mais il a une voiture pourrie.
Son objectif est de devenir Représentant local de le république Française. Il a réussi.
Il est marié à Salma, et père de trois enfants, dont je ne donne pas les prénoms.
Ses trois enfants sont tous brillants, intelligents, bons élèves, polis, immodestes, et snobs.
L'aîné est le plus brillant. Grand, mince, sportif, prétentieux, il se situait juste à la frontière entre l'assurance et l'insolence. Avec moi, il restait du côté assurance, mais avec d'autres profs, il basculait sans vergogne dans l'insolence. Mon avantage était que ses parents devaient me critiquer peu, voire parler de moi avec estime.
Le dernier est brillant aussi, mais tellement tête à claque qu'on l'oublie. A la fin de l'année scolaire, je l'aurais étranglé.
Mais alors, ma préférée, c'est la deuxième.
Une adorable petite fille aux yeux noisette, le profil type de la petite bourgeoise BCBG catho, sauf qu'elle n'était pas catho. Couettes, nattes, air mignon, petit sourire.
Son manque de modestie, aussi patent que celui de ses frères, est tempéré par l'éducation qu'elle reçoit : intelligente, bien sûr, première de la classe, naturellement, mais à la maison si ses frères ont soif, elle interrompt ses devoirs pour aller leur chercher un verre d'eau. En classe, ça se sent.
Exemple de dialogue en classe, après un cours sur la démographie en Afrique (il faut préciser que les livres scolaires français sont assez navrant, l' Afrique est le continent catastrophe, avec des morts partout, des guerres, des bébés mourant de faim). Nous étudions la baisse de la fécondité. Mademoiselle Z lève le doigt.
- madame?
- Oui.
- Mais, madame. Si on leur dit, aux Africains, qu'il faut avoir moins d'enfants, comme ça ils auront plus à manger, pourquoi ils ne le font pas?
- Parce que ce sont des populations qui ont un mode de vie traditionnel, et que les modes de vie traditionnels, ça ne se modifie pas en un jour. Ni en dix ans.
- Oui mais si on leur dit. Si le gouvernement leur dit. Si les médecins leur disent.
- on a vu qu'il y a un médecin pour 30 000 personnes dans tel pays, ça te donne une idée, ils ne voient pas souvent de médecins.
- Oui mais le gouvernement. Pourquoi ils ne font pas comme en Chine?
- hein? Mais en Chine c'est le non respect de la vie privée.
- Oui, madame, mais au moins c'est efficace.
- Oui mais à quel prix !
- Ils ont moins d'enfants, les Chinois.
- Et plus de filles.
- Oui mais c'est efficace. C'est un peu de la faute des gouvernements, si il y a tant d'habitants en Afrique.
- Arriver à influer sur le comportement dans ce domaine là, c'est très difficile.
- Voilà pourquoi les Chinois c'est mieux.
- Non ! Les lois sont tellement coercitives que les parents pratiquent l'infanticide des petites filles, et que les parents de trois enfants sont persécutés par le gouvernement.
- mais si c'est mieux pour le pays.
(La classe commence à murmurer, la moitié s'en fout complètement).
- Les Africains ils sont un peu bêtes. (Mademoiselle Z, butée)
- je te rappelle que nous sommes en Afrique.
- Ah mais moi je suis française. (Mademoiselle Z, rosissante).
- Il y a des tas de Français dans cette classe, moi aussi je suis française, mais on n'en est pas moins sur le sol africain.
- Oui on est en Afrique (Rougissante)
Un petit malin : -Ah mais non madame ici c'est la France.
(ça part en vrille... et je dois couper court à tout)
Je me lance dans un grand discours sur les Africains, les Sumériens, les Chinois et les Amérindiens, le genre de discours qu'ils arrêtent très vite d'écouter, et d'où il ressort que l'on ne traite pas d'idiots les gens qui vivaient à d'autres époques ou qui vivent en d'autres lieux selon des logiques différentes de la nôtre parce que nous sommes là pour comprendre et non pas pour juger, et que, et que, et que. Mademoiselle Z me regarde fixement, sans aménité. Est-ce qu'elle se demande si c'est du lard ou du cochon? Est-ce que Benazir Bhutto regardait ses profs comme ça? Est-ce que je suis une prof nulle? Pourtant je commence à leur dire que la démocratie c'est super chouette très tôt. Je dois être une prof nulle. De toute façon je ne suis plus prof.
Voilà, je me relis et je me dis que mademoiselle Z, cette délicieuse enfant, ressemble finalement à une petite passionaria des méthodes musclées. (On dira ça comme ça, la pauvre, elle 14 ans, je ne vais pas l'accabler). Avec des collants écossais, ses couettes et ses cols claudine.
C'est dur d'être prof.
Elle venait aussi à l'option latin, animée par mes soins, et son petit frère aussi. Le petit frère venait sans son cahier, sans les fiches de la fois précédentes, et, rien à faire, son je m'enfoutisme poli et insolent me faisait rire. Il venait, je le savais, parce que sa mère adorait l'idée qu'il fasse du latin. Elle adorait aussi l'idée que moi, Zélie, je sois Une Prof Amoureuse De La Culture Classique Un Peu De Culture Dans Un Monde De Brute, et nous nous connaissions, n'est-ce pas, entre gens de bonne compagnie. Je mettais soigneusement des mots dans le cahier du petit frère, pour embêter la maman, mais parfois pas (j'avais pitié de lui, il ne pouvait pas me dire 'tu m'emmerdes avec ton latin", il était piégé par La Culture Française).
Notons qu'il n'était pas à mes yeux anodin que tous les latinistes (en herbe, hein) aient tous été des Iréniens ou mixtes, arabisants. Les Français n'en avaient rien à faire, du latin (y compris mon horrible fils, ce Lapin Crétin, qui se planquait au fond de la cour, et celui que j'avais envoyé le chercher revenait en me disant : "Je l'ai pas vu!!!" en se disant à part lui que bon, comme mère, question autorité... enfin bon, hein).
Mademoiselle Z était excellente en latin, mais moins toutefois que Petite Demoiselle.
Ah, rien à voir, mais je parle de Petite Demoiselle. Petite Demoiselle était Irénienne, elle, dépourvu de toute passeport français. Elle était petite, et murmurait si doucement que je devais faire taire les autres pour l'entendre. Un amour d'élève, et elle venait au latin, toute seule, sans y être poussée. Elle avait le don des langues. Elle trouvait toutes les traductions. Faire du latin avec elle était un bonheur, un miracle, une révélation. Elle regardait la phrase, en silence, et quand ses yeux passaient sur les mots, le décodage se faisait doucement, elle trouvait presque la traduction.
Je lui disais : "Donne-moi la fonction de chaque groupe".
Elle trouvait la fonction de chaque groupe, faisait "Ah !!!" en comprenant son erreur, et me donnait la traduction exacte.
Petite Demoiselle, dans sa douceur tranquille, exaspérait Mademoiselle Z, qui piaffait devant ses performances. Piaffait BCBG, avec couette et col claudine.
Le fait d'interroger Petite Demoiselle amenait Mademoiselle Z à se concentrer pour trouver la traduction AVANT sa camarade. Comme elle était très polie, quand elle avait trouvé la traduction, pendant que Petite Demoiselle, à moitié dans les nuage, murmurait sa propre traduction, mademoiselle Z, à ses côtés, levait la main et la faisait tournoyer dans les airs, pour attirer mon attention.
- Oui, mais là, j'interroge Petite Demoiselle.
- Oui, mais venez, venez, j'ai trouvé, j'ai écrit, venez lire.
Je venais : "Oui, c'est ça."
Mademoiselle Z se détendait et le bonheur remplissait son visage...
On est loin de Farid... j'ai l'impression que les élèves me manquent... Mais je pense aux copies, aux parents, et aux chefs d'établissement.
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