mercredi 19 mars 2008

Salma

Quel genre de femme était Salma? Un genre bien particulier. Me voilà encore en train de faire des petites catégories, pourtant je vois bien qu'elles ne collent pas, mes catégories.
Salma avait en commun avec Nora, et d'autres que je connaissais moins, d'être pathologiquement préoccupée par la scolarité de ses enfants.
Sandrine l'était aussi ; mais à la française moderne, c'est-à-dire qu'elle était bien obligée d'admettre les médiocres résultats de ses enfants.
La pauvre Nora avait des soucis avec Abdel, que la brillante réussite de sa fille (aujourd'hui brillante élève de prépa en France) ne soulageait pas.
Salma aurait du nager dans le bonheur. On ne savait pas lequel de ses enfants était le plus brillant. En plus ils étaient sportifs.
Mais ça n'allait pas.
Salma était une femme mince, voire maigre, maladive, pâle, les yeux constamment cernés. Comme Nora (look Dalida rock star), et contrairement à beaucoup d'Iréniennes, qui s'habillent noir, moulant, avec des bijoux dorés et beaucoup de maquillage, elle ne s'habillait pas spécialement en noir, portait peu de bijoux, se maquillait rarement et pas psécialement moulant.
Toute sa personne mince semblait tendue dans un effort perpétuel pour aller au delà, mais je n'ai toujours pas trouvé de quoi.
Elle habitait une grande maison dans le quartier chic de Hadra, elle travaillait, sa boutique avait une bonne réputation dans son domaine, ses enfants étaient brillants, il ne lui manquait qu'un 4x4, mais ce point ne semblait pas particulièrement la préoccuper.
Elle paraissait toujours soucieuse, travailleuse, le sourcil froncé, hantée par une préoccupation mystérieuse.
Quand elle me voyait, cela se passait toujours de la même façon.
En effet, en cours, j'étais forcément dans l'un des trois états suivants : post contrôle, milieu de chapitre ou pré contrôle.
Donc, à peine me voyait-elle, qu'elle venait vers moi, soucieuse, et me disait :
- Le contrôle - il n'a pas révisé.
Ou :
- le contrôle, c'est dans deux semaines? Tu as déjà fixé la date?
Ou :
- Il a passé tout le week-end à réviser, tu sais.
Cela plombait un peu les conversations. J'essayais d'être légère. je lui disais : "Oh, tu sais, il n'y a pas que l'école dans la vie!"
Mais elle n'entendait pas. Un représentant du corps enseignant qui fait preuve d'une telle désinvolture envers l'unique affaire de la vie de ses enfants - je crois qu'elle préférait ne pas entendre.
Salma tenait toute sa famille d'une main de fer, y compris ses fils, qu'elle adorait cependant, et son mari. En fait, à partir du moment où les résultats scolaires étaient corrects, ils pouvaient lui parler n'importe comment. J'avais du mal à me tenir quand j'entendais son fils ainé lui parler.
Quand je disais à Farid : "tu sais, il est insolent avec certains professeurs..." Farid me répondait : " ET si tu l'entendais à la maison !!!" Et, l'ayant entendu, je ne fis plus de remarques.
Farid me disait parfois : "Tu sais, Salma est formidable...mais elle parle trop".
En fait, lorsqu'elle se trouvait devant quelqu'un, elle faisait les questions et les réponses, en parlant très vite.
Elle était incontrôlable lorsqu'elle était en colère. Je l'ai vue en colère plusieurs fois. Il se trouve qu'elle et son mari vouaient une animosité sans borne à Paulette, laquelle le leur rendait bien. Contrairement à Nora qui devait hystérique et un peu ridicule, Salma restait assez maîtresse d'elle-même. Une force immense s'emparait d'elle, sa voix prenait de l'ampleur, paraissant trop grande pour son corps chétif, et elle déversait sur tout ceux qui l'entouraient une colère violente qui la rendait aveugle et sourde à toute objection. Je l'ai vue un jour en rage, j'ai essayé de parler avec elle, elle ne me voyait pas, ne m'entendait pas.
J'ai un avis partagé sur elle. En effet, j'aimais bien sa force et son envie de tout balayer, sans s'encombrer de procédures. Mais, peu avant mon départ, son animosité envers Paulette l'amena à utiliser toute les relations de son mari pour nuire à celle-ci, ou, plus concrètement, à utiliser ses relations pour faire pression sur un membre de l'équipe éducative. Laquelle équipe éducative, et surtout les contrats locaux, se sentit fort menacée par une telle intrusion. Ayant passé quatre ans à craindre en juin que mon contrat ne soit pas renouvelé en septembre, je trouvais personnellement peu confortable que des parents mécontents puissent faire pression sur les autorités consulaires et les chefs d'établissements. Cela fit tout un scandale (surtout côté prof, nous eûmes des repas avec Paulette douloureuse, au cours desquels nous lui tenions la main et l'assurions de tout notre soutien, mais j'essaierai de raconter ça, c'était assez marrant), et pour l'instant Paulette a toujours sa place ; elle n'a plus que trois ans à tenir : le dernier fils de Farid et Salma quitte le collège en 2010. Sur ce plan-là, je ne peux soutenir Salma. On déplait toujours à un parent ou à un autre. Par ailleurs, Paulette, que j'ai eu soin de cultiver, m'a toujours paru un personnage odieux. Mais le procédé de Salma est du genre à faire frémir tout enseignant.
Pourtant, je garde d'elle le souvenir de cette force immense, tendue dans un effort vers quelque chose qui m'a toujours échappé. Que voulait, en définitive, Salma? je ne sais pas. A côté d'elle, son mari ressemblait à un gros lapin satisfait et mielleux. Elle avait toujours l'air d'anticiper le problème suivant, la difficulté suivant, un souci perpétuel lui barrait le front. Dans quel but, je ne le sais toujours pas.

2 commentaires:

M1 a dit…

un gros lapin satisfait et mielleux! quelle horreur :)
Tu dresses les portrait avec un grandes forces! je viens de lire les 3 derniers posts que j'avais en retard, j'ai rien a dire sur l'histoire, tu nous mets dedans, on vit avecles personnages, on devine des choses même!! Bravo Zélie!!

Anonyme a dit…

J'imagine bien que tu devines.