La vie de couple, c'est déjà pas facile, mais la vie des couples mixtes est probablement plus dure que les autres. Passé les premières années et, je suppose, l'émoi de découvrir des coutumes et habitudes délicieusement autres, exotiques et surprenantes, les hommes et les femmes en viennent à désirer vivre avec simplicité, en retombant, si je puis dire, dans le traintrain, l'habituel, l'accoutumé, seulement dans le cas des couples mixtes ils retombent chacun de leur côté.
Tout couple, d'une certaine façon, est un couple mixte : sauf extraordinaire, mais je dis extraordinaire et je sais que ça ne l'est pas tant que ça, les gens n'ont pas la même enfance et la même culture. Pourtant je connais des gens qui se sont mariés entre habitants d'une même ville et de parents issus de catégories socio-professionnelles identiques. Dit comme ça, ça paraît un peu affreux, ou terne, mais pourquoi pas. Des enfances similaires, des souvenirs communs, des émotions communes, le plaisir de retrouver les m^mes fêtes, pourquoi pas.
Mais il y a aussi le plaisir de l'inconnu, des saveurs nouvelles, de musiques nouvelles, d'un environnement nouveau. Epousons dans un autre village, une autre ville, une autre région (par exemple mon mari a épousé une parisienne à laquelle ses parents ne se sont toujours pas fait, et je crois que c'est cuit : ils ne font qu'accepter avec tout ce qu'ils ont de bonne volonté, et le stock n'est guère fourni, une situation qu'ils ne peuvent changer) : c'est différent, exotique.
Dans le cas que je décris, quand le temps passe et que l'émotion retombe, la Française a épousé un Arabe. Avec toutes sortes de connotations, des deux côtés.
L'acceptation par la belle-famille est ce qu'elle est, mais selon mes amies qui ont de très nombreuses fois abordé le sujet, que la situation soit bonne ou mauvaise, que l'homme défende sa femme ou qu'il s'écrase devant sa mère, un fait demeure : la mère, et la famille, accepte plus ou moins l'étrangère, mais aurait préféré une Irénienne, ou alors au moins (mais à peine plus) une maghrébine ou alors au moins une arabe. L'unique exception à ce discours que j'ai entendu était une anglaise de 28 ans, étudiante en arabe, venue dans le pays, tombée amoureuse de la famille qui l'accueillait avant même de rencontrer son mari, et restée ensuite, et qui se disait la plus heureuse des femmes.
La famille est toujours un problème, qu'elle soit hyper présente et empoisonne la vie du couple, ou hyper absente et que cette absence même d'une famille vivante et proche prenne, en creux, si l'on peut dire, une place énorme. La française est engloutie dans la famille arabe, ou alors elle coupe son mari de sa famille. Entre les deux, il y a toute une gamme de cas de figure, rarement satisfaisants pour l'épouse, et je ne pense pas qu'ils le soient plus pour le mari, bien que je n'aie eu que très peu d'écho là dessus (de maris). [Je me relis et me rends compte d'une erreur, d'une imprécision: sans que je puisse l'expliquer, les couples mixtes plus vieux que ma génération (disons en gros ceux des années cinquante ou début soixante) sont beaucoup mieux dans leur peau que la génération des couples nés après 1970 ; en fait, les premiers semblent très harmonieux, les différences sont surmontées avec humour et tendresse. Tout ce que j'ai écrit ensuite s'applique aux femmes de ma génération ou plus jeunes, donc nées après 1970]
Du côté français, je pense qu'on pourrait résumer la situation très inélégamment par un aphorisme brillant qui m'était venu à l'esprit en observant l'attitude de la famille de mon cher mari devant les Emiriens : un arabe riche est un riche, un arabe pauvre est un arabe. Or, là-bas, pour je ne sais quelle raison, les Iréniens mariés à des Françaises appartenaient tous à la classe moyenne, la classe à laquelle il ne faut pas appartenir dans les PVD. Avoir fait des études, parfois brillantes, voire encouragées par l'état, pour être enseignant, banquier, médecin et vivoter faute de relations politiques et d'appuis familiaux est générateur d'une amertume terrible, ou au moins d'une profonde tristesse.
Vous pouvez du reste faire le glissement politique. Après des études et l'espoir de gagner de l'argent et de jouer un rôle dans le pays, les classes moyennes éduquées se retrouvent prises dans l'étau de système politique et économique qui les limitent. On pourrait comparer leur situation à celle des révolutionnaires français de 1789. Ils sont intelligents, ils savent des trucs, ils peuvent gagner de l'argent mais on veut pas d'eux pour diriger le pays. Les places sont déjà prises par des gens qui ne partagent pas. D'où : frustration. La frustration donne envie de réagir, de se révolter pour des peuples belliqueux, ce qui n'est pas le cas des Iréniens, c'est pourquoi je les ai ainsi nommés, bien que ce nom soit affreux (je n'arrive pas à en trouver d'autre). Quoiqu'il en soit, la révolte actuelle ne pousse guère vers les idées de gauche, plutôt vers la tradition et les valeurs ancestrales (même en Europe on y revient, on va bientôt abolir l'Habeas Corpus en France).
Les maris sont donc souvent agacés, frustrés, même si je pense qu'aucun d'entre eux ne l'admettrait si nous en parlions ensemble. A supposer qu'ils parlent de cela à une Française qui ne comprend rien. D'ailleurs le sentiment exact ne me paraît pas être frustration, plutôt un sentiment de colère, de trahison, car la politique internationale y tient un rôle également.
les épouses françaises ne peuvent que se ressentir de ce sentiment d'insatisfaction. En outre, lorsqu'elles vont au consulat faire des papiers, elles affrontent le regard benoît et stupide des employés pleins d'égards et de compréhension, chargés de traquer le mariage de complaisance. Il ne sert à rire de parler, il s'agit de fonctionnaires, français, dans un pays arabe. Le consulat est pris d'assaut dès huit heures par toutes sortes de gens dont la vue même serre le coeur. Des Français, des Français, toujours des Français. Des situations dont je ne sais rien, mais probablement à la limite, désireuses d'obtenir un visa ou une preuve de nationalité parce que la nationalité française est tellement précieuse.
Ces femmes ont, du point de vue du gouvernement irénien, perdu la nationalité française en se mariant, mais tout le monde sait bien qu'elles ont encore la nationalité française du point de vue du gouvernement français. Elles ont épousé un homme de la nationalité dont tous ces gens à l'assaut du consulat ne songent visiblement qu'à se débarrasser. Munies du précieux petit livret bordeaux, elles entrent, elles, et peuvent aller voir l'employé qui leur demande toutes sortes de papiers (plus qu'aux français ; ils sont déjà extraordinairement désagréable avec les Français ; ils ont une façon de demander : "Vous êtes française, madame?" qui fait frémir; avec une montagne de sous-entendu qui ne peuvent être explicité, mais qu'un simple sourire, voire un frémissement complice des lèvres pourraient faire voler en éclat mais il n'y a jamais ni sourire ni frémissement des lèvres : "vous êtes française, madame?" je connais, parce qu'on me l'a fait, les origines de mon mari n'apparaissant pas sur ma figure; j'aurais pu avoir été mariée à un Irénien, mais ouf non, cependant il faudra que je le prouve bien, que je suis française, mes parents français, tout le monde bien français - une vraie française, hein, pas une fausse qui voudrait la nationalité pour le passeport, non, une vraie, qui ne se rend même pas compte de ce que cela veut dire, nationalité, maintenant quand je remplis la case dans les papiers, j'ai compris, ce n'est pas une simple information comme le lieu ou la date de naissance, nationalité française, c'est un petit soulagement lâche et honteux, et qui renvoie, tout en nuance, à des époques plus lâches et troubles de notre histoire, à nous les Français, une époque où il devait faire bon aussi d'être français, et où l'on devait peut-être aussi éprouver ce petit soulagement lâche et honteux, d'être, ouf, française - et ça, c'est quelque chose que rien ne peut expliquer, car ce n'est pas dans la loi, ni dans les textes, mais quelque chose se passe, d'indicible, dans certaines situations, sans qu'on puisse l'expliquer "vous êtes française, madame?" dans certains lieux et dans certaines circonstances prend une dimension totalement autre).
Je suis française, et elles aussi, et comme elles ont le même sentiment que moi, elles sont bien obligées d'admettre que leur mari ne l'est pas, Français, ni Belge ni Allemand, il est Irénien - silence. On leur demande parfois depuis combien de temps elles sont mariées, et elles répondent, Sabine avec agressivité, Marie avec flegme, Bénédicte avec angoisse, depuis combien de temps et même elles ont des enfants, l'employé leur jette un bref regard, mariée mariée, donc, peut-être que si l'on poursuit le mariage intéressé, pour le punir, on le comprend (l'objectif étant la noble nationalité française, attribuée aussi par ces mêmes employés), mais le vrai mariage, on ne le comprend peut-être pas, car tout de même, épouser un arabe. Mais bon. On ne sait pas ce que les gens pensent.
Je dramatise, je me laisse emporter, et je n'aime pas. Il y a des employés qui posent les questions sans sous-entendu aucun. Il y en a, si. Il n'y a pas que le type de l'accueil. On ne peut pas mettre tous les gens dans le même sac. Même les fonctionnaires. Même ceux du consulat français. Mais quand on prend son ticket, on ne sait pas à qui on va avoir affaire.
D'ailleurs, les sous-entendu, ce n'est pas simple. Il y a les regards et les inflexions dans les questions des employés français de France, il y a les regards et les inflexions dans les employés français d'origine irénienne, qui, eux, l'ont, la nationalité, et ne sont pas nécessairement si soucieux de cela de la partager avec les autres. Le petit carnet bordeaux ne doit pas être attribué à la légère.
Les Françaises se voient dans les yeux des autres, et elles n'aiment pas ce qu'elles voient. Elles se voient mère d'enfants, qui se disent eux mêmes français, arabes pour les Français. Elles se voient pauvres. Les Françaises mariées à des Français qui viennent chez elles ont pitié parce qu'elles habitent des maisons ou des appartements sans chauffage, mal meublés, dans des quartiers populaires (mais bon, cette idée d'épouser un arabe, aussi). Ces Françaises leur demandent si leurs maris vont à la mosquée. Est-ce qu'elles doivent faire la prière? ça pourrait être pire si elles vivaient en Arabie Saoudite. Elles ont de la chance dans leur malheur, donc. Les Françaises chuchotent qu'elles ne peuvent pas fumer. Si, tu sais, Marie, son mari ne sait pas qu'elle fume, c'est pour ça qu'elle se cache. Son mari est musulman, alors tu penses. Il ne la laisse pas sortir non plus. Elle dit qu'elle va chez Samia, et en fait elle va en ville. Elle ne le dit pas mais fais attention, tu verras.
Elles inspirent la pitié ou le rejet (sauf, par exemple, Hélène, totalement déconnectée, et marié à Si Mohammed, un Irénien riche, et donc notamment moins arabe). Elles sympathisent un peu avec des Iréniennes, mais les Iréniennes riches de l'école les traitent par le mépris, le plus souvent, ou au moins une distance polie. Elles sympathisent parfois avec des Françaises, mais elles ne peuvent pas emmener leurs maris dans les soirées des Français, surtout ceux qui boivent et finissent par sauter tout nus dans la piscine, ou tomber dans les bras les uns des autres. Elles sont seules, elles sont entre elles, elles sont amères aussi, et elles se rabattent sur leurs enfants, qui seront les meilleurs de la classe.
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4 commentaires:
La vie des couples mixtes n'est pas facile, non. C'est assez fréquent entre européens, aujourd'hui, mais il y a trente ans, quand je me suis mariée, ça l'était beaucoup moins. J'ai cependant divorcé au pays du pape sans problèmes; l'époque du "Divorce à l'Italienne" était déjà révolue et la loi sur le divorce votée.
Mais j'imagine comment ce doit etre dans des pays comme l'Irénie: terrible. Et la vie de ces françaises:tragique dans bien des cas.
Je ne crois pas à la société "multi-ethnique" et "multi-confessionelle" que certains nous ressassent comme une "richesse", en enrichissement culturel. J'ai connu trop de cas dramatiques parmi mes connaissances d'autrefois qui ont eu le malheur de quitter l'Europe. Et je ne crois pas que les choses aient beaucoup changé depuis.
Les choses changeront peut-etre, lentement, avec le temps. Mais au prix de bien des déboires et beaucoup de souffrance, de "blessures", comme tu dis.
A ceux qui prèchent la beauté et l'humanisme inter-ethnique blabla, je dis toujours: "mais allez-y, vous, mettez donc en pratique vos belles idées", parce que ce que ces gens-là prèchent, c'est toujours bon pour les autres, la plupart du temps, ils ne savent pas de quoi ils parlent.
Lory
Oui et non. Je me suis rendu compte en écrivant que les couples anciens étaient beaucoup plus harmonieux, genre babacool, je ne sais pas pourquoi. Et les couples de mon âge, moins, je ne sais pas pourquoi non plus. Une amie asiatique m'a raconté l'histoire d'un couple franco -vietnamien : l'homme, vietnamien, a fini par divorcer de sa femme française, et quand mon amie lui a demandé pourquoi (il disait qu'il avait plus aimé sa femme française), il a expliqué qu'avec son deuxième épouse, vietnamienne, il avait une vie plus tranquille, plus évidente, il était en quelque sorte, chez lui, et qu'elle comblait un manque différent de ce que comblait sa femme française. J'arrive très bien à comprendre ça, de l'intérieur. Parfois je voudrais que mon mari me ressemble plus, que ce qui ne le choque pas ne me choque pas, moi. Ce serait plus reposant.
Mais il ne faut pas voir la vie des Françaises là bas comme tragique. Je ne sais pas comment l'expliquer. Vu de loin, peut-être que ça fait tragique. Mais quand tu parles aux gens, quand tu suis leur réflexion, quand tu les écoutes, bien des choses s'éclairent. C'est comme de vivre sans (par exemple) télévision. On s'y fait. Après, on voit les choses autrement. Toi, tu te dis : mais il leur manques ça, et ça. Mais non, justement. ça ne leur manque pas, parce que ça n'est pas si indispensable. Leur seul problème, finalement, c'est le regard, des Français ou Françaises, et le fait d'être éternellement étrangères, mais ça, pas besoin forcément d'aller loin pour le vivre.
Si les couples de la génération précédente à la tienne te semblent plus cools, ça tient certainement au fait que les femmes d'alors étaient moins émancipées que celles d'aujourd'hui et qu'elles s'adaptaient plus facilement au schéma traditionnel. J'en ai connu aussi, des couples comme ça. Mais ce n'est pas très significatif, à mon avis.
Mais je comprends bien ce que tu veux dire quand tu parles du regard des autres françaises, qui ne comprennent pas qu'on puisse se passer de ce qui leur semble indispensable et qui en fait ne l'est pas.
quand à se sentir éternellement étrangère, j'en sais quelque chose. Oui évidemment, on peut se sentir comme telle sans vivre à l'étranger, disons qu'y vivre intensifie tout de meme nettement la sensation.
Enfin quand les choses ont mal tourné (ce qui est fréquent) le problème des enfants qui restent dans la famille paternelle et que la mère ne peut pas "rapatrier" se pose bel et bien de façon souvent dramatique; ce n'est pas une vue de l'esprit.
Lory
Tout à fait. Mais en me relisant je me suis rendue compte de quelque chose d'un peu inexact, ou excessif dans ce que j'ai écrit. Là je n'ai pas le temps mais je vais, non pas modifier ce que j'ai écrit, mais le reprendre autrement.
Pour ce que j'ai dit d'être étrangère : là, je vis dans un pays européen, et je me sens étrangère. Mais c'est plus léger comme sentiment. Mais en revanche, j'ai le sentiment pas léger du tout d'être profondément étrangère à la famille de mon mari. Et là, le clivage serait plutôt Paris/Province (mais, aussi incroyable que cela puisse paraître, il est ultra-profond).
Ce que tu dis à propos des femmes plus agées est plein de sens. Je n'avais pas du tout vu les choses comme ça.
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