mercredi 20 février 2008

Gigi

Je suis obligée de parler de lui, avec le temps c'est l'un de mes meilleurs souvenirs.
j'entends parler de lui par Emma, à peu près comme ça :
- TU NE CONNAIS PAS GIGI? Non... pas possible. Attention, hein, je l'adore, ce gosse. Mais il est ... comment dire... spécial.
- Spécial comment?
Elle éclate de rire.
- Je ne peux pas te dire. Spécial, quoi. Mais super sympa.
- Attardé?
- Non !!! Tu verras quand tu l'auras.

A l'époque, Gigi est en CE2. je note. Déjà, j'essaie de le repérer, ça me prend du temps, vu ma distraction. Un gamin mince, tranquille.
Puis je donne des cours à Lina et Zita. Un jour, Gigi débarque chez moi, froidement, souriant.
- je peux entrer?
- Euhhh... oui.
- j'attends Lina et Zita.
- Ah.
Lina et Zita confirment. Gigi s'installe et attend. Quand le cours est fini, il me salue et part avec elles.
J'ai compris sa spécialité. Ce n'est pas compliqué, il parle, agit, bouge et se tient comme Albin/ Zaza dans la cage aux folles.
Deux semaines plus tard, il me demande, une main sur la hanche, et l'autre posée sur la joue, hyper théâtral :
- Tu crois que tu pourrais me donner des cours?
- mais ... oui.
- la semaine prochaine, on commence?
- Mais.. oui, mais il faut peut-être en parler à tes parents?
- Oh, pour des cours, ils seront d'accord.
- Oui, je voudrais tout de même les voir.
- Pour les voir, ça va être dur.
- Pourquoi?
- Ils ne sont jamais là.
- Mais ils sont où?
- Au travail.
- Tout de même, ils sont là le matin et le soir?
- très tard.
La semaine suivante, Gigi arrive et me tend de l'argent.
- ça ira?
- Mais tes parents ne m'ont pas appelé !
- Mais il n'y a pas de problème, ils te font confiance. je leur ai dit que tu étais quelqu'un de bien.
- Oui. D'accord. mais enfin, je ne peux pas accepter d'argent de toi sans avoir au moins parlé avec tes parents.
- Ah? Pourquoi?
- Gigi, tu es un enfant, je suis une adulte, je dois m'entendre avec ceux qui sont responsables de toi. Pas avec toi.
- Pffff. c'est moi qui suis responsable de moi. Et de mes frères et soeurs. Eux, ils ne sont jamais là. Bon, tu me donnes un cours?
- Oui, si tu veux, mais tu me donnes le téléphone de tes parents.
Je lui donne le cours. Il est ravi. Il m'embrasse et me dit que je suis merveilleuse et qu'il m'aime. J'insiste pour avoir le téléphone de ses parents. Il a pris le mauvais portable, mais peut-être Lina ou Zita ont le tél de ses parents. Agitation frénétique et farfouillage dans les portables. Non, personne ne l'a. Pas grave, allons voir le chauffeur. Le chauffeur me regarde avec ironie et m'informe qu'il n'a lui-même jamais les parents au téléphone. Pas grave. Je prends des numéros, dont aucun ne marchera. Si vous êtes prof, me dit-il, c'est sûr qu'il n'y a pas de problème. Gigi a déjà eu des cours avec un prof, me dit-il comme il me dirait : il a déjà eu des Bionicles et ses parents sont d'accord pour en acheter un autre. Tout ceci me rappelle l'époque où je donnais cours, en d'autres lieux, à des enfants syro-libanais, pourvus de parents invisibles, envolés à l'autre bout de la planète ou encore au lit. Très exaspérant. Mais Gigi est absolument charmant. Je ne peux pas lui faire payer la mauvaise conduite de ses parents.

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Il ne vient pas chercher que des cours,de la tendresse aussi peut être?C'est triste mais il à l'air chouette ce gamin...

Valérie de Haute Savoie a dit…

J'aime beaucoup beaucoup ton regard.

Anonyme a dit…

À part le regard (que j'aime beaucoup comme Valérie), il me reste toujours, en te lisant sur ce blog, comme une impression que quelque chose de terrible, d'indéfinissable, va se passer juste après le moment décrit par la narration, ou est en train de se passer en ce même moment... Pour Gigi, c'est le souvenir d'un film de 1991, La fracture du myocarde, qui m'est venu tout de suite à l'esprit.