Parlons de Si Mohamed. L'un de ceux que je regrette.
Après maintes recherche pour trouver plus précis, j'en reviens à ce qui m'a toujours frappé :Si Mohamed, c'est le Papet. Un Papet de bonne humeur, avec une petite lueur ironique dans l'oeil, toujours. Un homme en fait terriblement charmeur, et dont tout le monde dit : "Ah ! Si Mohamed...". Autorité morale. Bienfaiteur désintéressé. Hôte parfait (sauf pour la musique... j'y viendrais). Bras long (on ne sait pas qui il touche, mais... efficace, avec un mystère qui me faisait peur là-bas, tout ce qu'on ne maîtrise pas fait peur, mais d'ici je pouffe et j'adore ce côté "amis bien placés", même si on se demande toujours s'il a aussi des amis de l'autre côté, histoire que si le pouvoir tombe dans les bras d'un autre, choses qui surviennent, on ne se retrouve pas victimes de proscriptions).
Piscine, avec bougainvillers autour. Champagne pour les femmes, whisky pour les hommes, à flots (mais on est bien élevés, on ne roule pas sous la table, et pourtant Si Mohamed déteste les verres vides, quand je ne finis pas mon verre il va le vider en s'écriant avec horreur "mais il est tiède" et me le remplit, et le champagne frais on ne peut pas résister).
Quand je rencontre Si Mohamed, je ne le remarque pas. Il est terriblement discret et modeste. Il est, localement, le ou l'un des plus riches et plus puissant, ce qui lui donne la magnanimité du lion et l'élégance de l'invisibilité. Donc, je ne le remarque pas. C'est Sandrine qui m'en parle, en me disant, très groupie :"Ah!!! Tu ne connais pas Si Mohamed?? C'est mon irénien préféré."(...)
Bon, mais je ne le remarque pas. Nous allons à une réunion dans le cadre d'une histoire que j'ai commencé à rédiger, mais je me relis, pour que ce soit clair. Dans cette réunion, il y a plein de gens, et ils ont tous l'air français (les fourbes). Si les étrangers se mettent à ressembler à des Français, où va le monde. Sans compter les Belges, qui, quand ils ne parlent pas, ont aussi l'air français (sauf s'ilsportent des nu-pieds, car le Belge porte ses Birkenstock avec chaussettes).
Lors de cette réunion, je parle à une dame très gentille, type Mamie Nova mais en plus jeune, et je lui demande où sont les toilettes, qu'elle m'indique volontiers et très précisément.
- Ah, vous êtes une habituée des lieux, lui dis-je. ça se voit que vous vous connaissez tous.
- J'habite ici, me dit-elle. c'est ma maison.
- Mais je croyais qu'on était chez un monsieur Si Mohamed, dis-je, perdue.
- Mais oui, absolument. C'est mon mari. Je suis Hélène.
Tout le monde connaît Hélène et Si Mohamed ; enfin pas tout le monde, non. Tout le Beau monde. Hélène est aussi très discrète.
Hélène et Si Mohamed ont moult usines et travaillent constamment.
Ils ont également des enfants, dans le détail desquels je n'entrerais pas, il faut que je me prépare, ou que je trouve un truc.
Si Mohamed déteste s'habiller. Au quotidien, il est en jean, avec une chemise. Quand il doit aller voir un Gouverneur (il est pote avec des tas de Gouverneurs, ses usines sont sur trois zones), il endosse avec accablement un costume qui ressemble à un déguisement, dont il se débarrasse très vite après, plus de veste, chemise qui sort du pantalon, col ouvert, manches remontées.
Un mois plus tard, je reviens de la capitale en voiture avec Si Mohamed qui roule à 160 sur l'autoroute et il me parle de ses enfants. Je suis complètement attendrie.
Un an plus tard, Laurent et moi avons un problème de voiture et de papiers : Si Mohamed nous prête une de ses voitures ; il a toujours une ou deux voiture de rab au cas où. Il nous la prête un an et demi.
Quand Laurent monte sa boîte, Si Mohamed est son associé (il faut un associé du pays pour une boîte là-bas).
Quatre ans plus tard, un enfant de Si Mohamed doit redoubler. Conseil de classe. L'enfant en question est indéfendable sur le plan scolaire : écriture illisible, lacunes désastreuses, résultats exécrables dans les matières principales, aucune travail, attitude insolente quoique discrète... Aucun membre du conseil, dont je fais partie, ne s'oppose au redoublement. C'est ce que me dit le lendemain Si Mohamed. Il me regarde et il dit : "Personne ne l'a défendue...". Il est bouleversé, il tremble.
Même pas moi, surtout pas moi. Je réalise que j'ai laissé redoubler l'enfant de l'associé de mon mari. J'aurais pu m'opposer au redoublement de cet élève... Le problème, c'est que tout le monde connaît nos liens, alors le message aurait été clair. Le problème, c'est que je n'avais aucune raison de défendre un cas aussi catastrophique, scolairement parlant. Aucune raison de m'opposer à la décision du conseil. J'aurais pu réclamer un vote, pour pouvoir dire à Si Mohamed, j'étais contre, mais bon, il y a eu vote. J'aurais eu un argument, et je n'aurais pas eu le regard triste de Si Mohamed.
A partir de là j'ai flippé. En tant que prof, comment puis-je défendre un élève uniquement par sympathie pour ses parents? c'est incorrect. Je ne peux pas le faire. Résultat, j'ai blessé le père (pas la mère, ou alors elle l'a bien caché). J'ai blessé l'un des hommes les plus corrects et plus charmants, honnête et bienfaisant envers nous que je connaisse.
J'ai donc une énorme culpabilité envers Si Mohamed et envers moi. Je pense : "la prochaine fois, si c'est à refaire, je m'oppose au redoublement". Je me sens mieux envers le souvenir de Si Mohamed, mais je ne tarde pas à me sentir remplie de honte pour les autres élèves. Même si je ne suis pas sûre de toujours bien faire, j'essaie toujours d'être honnête et de ne pas faire de favoritisme. Alors je me dis :"Non, j'ai bien fait". Et je vois les yeux tremblants de Si Mohamed.
Je suis partie.
mercredi 30 janvier 2008
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4 commentaires:
Zélie, rien a dire, superbe récit! bravo pour ce roman blog!
La suite?
Qu'estce que tu es gentil. Superbe récit? Avec tous ces verbes? Toutes les phrases commencent par "je". Si j'avais du temps il faudrait que je corrige. Mais pour l'instant j'essaie de tout faire sortir. Ce n'est pas un roman !!!
Zélie vraiment j'aime énormément ce que tu écris, sans te connaître autrement que par ton ancien blog, je te trouve là, c'est toi et c'est très émouvant.
Ouh, c'est gentil, merci Valérie !
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