Nora est une femme petite, blonde décolorée, les cheveux de Dalida, des pantalons moulants, jean la plupart du temps, parfois avec des franges. Elle a des bottes en daim beige pointues à talons de huit centimètres, toujours les mêmes, et je vois qu'elle en recolore soigneusement l'exérémité. Quand elle n'est pas en pantalon, ce qui est rare, elle porte de longues jupes bigarrées, genre jupe de gitanes. Toujours avec les bottes.
Nora a un visage plutôt dur, marqué par un souci éternel : celui de ses enfants ; trois : deux filles et un garçon.
Sa fille aînée était élève avant que j'arrive, et a laissé des souvenirs légendaires : brillante, intelligente, volontaire, élève idéale, il suffit de l'évoquer pour que tout le monde reprenne son prénom en coeur. Avant même d'avoir obtenu le bac (avec mention), elle avait été choisie pour entrer en classe prépa par un grand lycée parisien, à la grande fierté de Nora.
Son fils est le numéro deux et le désespoir de sa mère. C'est un garçon absolument charmant, farceur et paresseux, mais adorable et plein de charme. Je le menace régulièrement d'en appeler à sa mère, en plus je l'aime bien et il le sait :
- Sincèrement, Abdel, tu avais appris ta leçon?
- Sincèrement, madame?
- Oui, enfin j'ai mon idée...
- Sincèrement, madame, non, mais je vous promets...
- Aaaaaaah. Je m'en fous, j'appelle ta mère.
- Non, non, s'il vous plaît,je vous promets...
- Tu as déjà promis la dernière fois.
- Oui, mais là, vraiment...
Nora et Abdel me désespèrent car ils m'amènent à transiger sur mes principes. Il est extrèmement difficile d'échapper aux rapports inter-personnels ici. Les parents tendent à nous demander de prendre en charge leurs enfants "pour eux". Il faut les appeler en cas de problème, et moi, avec mes enfants, plus proche d'eux, j'ai du mal à m'extirper de cette glue sociale.
Mais Nora a une envie tellement palpable de la réussite de son fils qu'elle me touche. La flemme d'Abdel, énorme, ne l'empêche pas d'aimer sa mère. Je ne sais pas comment faire pourqu'il travaille. Nora lui hurle dessus, ce qui n'arrange rien, et son père l'excuse toujours, et ici l'excuse est assez sympa : "c'est un garçon...".
Le dernier enfant est une fille ; Nora attend d'elle qu'elle reproduise le schéma merveilleux de l'aînée ; mais la troisième est une petite fille plutôt détestable, imbue d'elle-même et méprisante envers son glandeur de frère, communiant comme le reste de la famille dans le culte voué à la fille aînée.
Nora a une volonté de fer et une énergie hallucinante ; nous avons fait de nombreuses activités ensemble ; elle est insupportable d'énergie et de passion ; elle fait des efforts pour ne pas hurler dès qu'elle a un problème.
J'ai fait pas mal de choses avec elle, jusqu'à ce que je décide de jeter l'éponge.
Pourquoi?
Quand elle s'investit dans quelque chose, elle y passe ses jours et ses nuits, et entraine avec elle d'autres personnes. Dans l'association, j'étais la seule qu'elle supportait, estimait et trouvait honnête (c'était compliqué ; elle trouvait honnête Sana, mais ne la supportait pas ; elle supportait Sandrine et Emma, mais les trouvaient fausses ; et ainsi de suite; son jugement n'était pas mauvais, comme je m'en rendis compte plus tard).
Elle m'appelait donc pour me soumettre des problèmes "dont elle ne pouvait parler qu'à moi".
C'était épuisant, sans compter que nous devions en fait, sans le dire, pratiquer une gymnastique mentale à la fois machinale et contre-nature. Nora savait que certaines propositions, venant d'elle, ne serait pas acceptées par Sandrine et Emma ; elle ne me disait pas (personne ne le disait, d'ailleurs, mais finalement il ne s'agissait que de ça) : elles sont racistes et n'accepteront pas ça d'une irénienne.
ça donnait des dialogues idiots, et fatigants, nous tournions toutes deux autour du pot.
Nora : C'est toi qui leur parle de l'achat des gazouses.
Moi : Mais non, moi ça m'ennuie, fais-le toi.
Nora : Je ne veux pas avoir d'argent dans mes mains.
Moi : moi non plus. Je ne veux pas faire les courses. Toi tu connais les fournisseurs.
Nora : Oui mais on va dire que...
Moi : De toute façon on dira toujours quelque chose.
Nora : Non, je veux qu'elles fassent les achats. Dis-leur de le faire.
Moi : mais elles ne veulent pas réellement le faire.
Nora : SI elles me disent de le faire, je le fais, je ne veux pas qu'elles disent que j'ai voulu faire les achats.
Moi : Bon ,laors je leur dis de faire les achats.
Nora : Tu leur dis bien que je ne veux pas le faire.
Etc. je peine à trouver un exemple. ça viendra ensuite. Nora testait sur moi les réactions des deux autres. Je me sentais aussi mal à l'aise que possible, je n'avais pas le temps d'anticiper cette situation. Je ne savais pas quoi dire.
En colère, elle devenait une vraie furie et nous nous sommes disputées à ce sujet, mais je ne sais plus pourquoi. Elle s'est mise en rage, a dit des horreurs à quelqu'un, je lui ai dit que je ne pouvais pas supporter ça, elle s'est excusée, mais je ne pouvais réellement pas supporter ça (d'un point de vue, entre autre, purement auditif : elle hurlait si fort que cela me déclenchait des acouphèmes) , et j'ai tout fait pour m'éloigner d'elle. c'était à la période où je m'éloignais de tout l monde. ça a marché, comme avec tout le monde.
J'allais dans sa boutique, elle me proposait du café, exécrable, que j'acceptais parce que j'avais froid. On préparait nos trucs, elle ne laissait rien au hasard. Elle aurait du être chef d'entreprise.
Désordre dans son bureau, papiers, les doubles des livres de cours de son fils, toute sa vie - à elle.
Les derniers temps, nous nous saluions, sans plus.
Les derniers mois elle me disait madame, ce qui m'a totalement accablé : certes, j'avais voulu m'éloigner d'elle parce que nous n'avions plus d'activités en commun et parce qu'elle était aussi agréable qu'une bonbonne d'essence en flammes, mais pas à ce point-là. Un jour je lui sautai dessus pour lui dire : ben, Nora, tu ne me dis plus Zélie? Et elle me répondit en souriant : je ne sais pas, moi, maintenant tu ne nous vois plus, on ne te voit que comme la prof. Et certes j'étais fatiguée de sauter au cou de tout le monde et de m'écrier à chaque pas : "Bidule ! comment ça va?" - et voilà.
Malgré son caractère explosif, j'ai un souvenir émouvant de Nora. Cette tension en elle, éternelle, pour ses enfants. Son look délirant. Ses bottes, les mêmes pendant tout ce temps, réparées. Le haut du collant qui dépassait de son pantalon parce qu'elle portait des pantalons taille basse, des tops très ajustés, pas longs, et des collants épais, opaque, de l'affreuse couleur moutarde que l'on trouvait là-bas.
Qu'est-ce que je n'arrive pas à dire?
Voilà : avec elle plus qu'avec aucune autre, j'ai eu le sentiment d'être totalement proche, et totalement différente.
Quand nous préparions nos activités ensemble, l'entente était parfaite ; au moment où nous terminions si je lui demandais si elle voulait rester, manger, boire un verre, même sans alcool, nous retombions chacune dans nos vies et la sienne était mystérieuse pour moi. Elle ne restait pas boire un verre, je sentais l'incongruité que la chose représentait pour elle, je partageais ce sentiment, sans pouvoir l'expliquer. Elle ne resterait pas, elle n'est jamais restée, elle ne pouvait pas rester. Mais pourquoi?
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1 commentaire:
6.
Là, il n'y a pas que de la mélancolie : je vois aussi comme un regret, le constat d'un échec, d'une douleur... Mais je ne sais pas. Il y a bien sûr ce que tu dis juste avant sur les "erreurs" et ce que tu te poses juste après comme "question". Parce que malgré ton effort de saisir le personnage, quelque chose en elle t'échappe... La phrase avec laquelle tu finis, "mais pourquoi?", en est très révélatrice.
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