Après avoir rencontré Emma à la réunion, en octobre, elle a invité mon fils aîné chez elle avec hâte, une hâte qui ne m'a aucunement paru suspecte, je l'ai trouvé charmante d'accueillir en quelque sorte si sympathiquement le nouveau.
Ce jour-là, elle m'a proposé de le ramener chez nous, ce qui représentit quelques 40 minutes de voiture ; elle a insisté ; je n'ai eu garde de refuser.
Je les vois encore tous les deux, les enfants sont rentrés en courant dans la maison, et je suis assise, à la table bancale du jardin, face à Emma et Stéphane. Emma est une grande jeune femme mince, blonde, souriante et gaie ; Stéphane est nerveux, pâle, avec de très belles mains, fines et sensibles, très cultién une des rares personnes avec qui j'ai jamais pu parler de livres et de films : je suis abonnées aux univers d'ignares. Même s'il n'a pas lu, il a entendu parler. Et s'il a entendu parler, il a des connaissances extérieures, mais réelles sur le sujet. Il n'a jamais lu Proust, mais il connait Combray, Balbec et Swann.
Tandis que Stéphane a étudié le droit, avec un parcours assez classique, trop feignant pour entrer en école de commerce, puis un service militaire de jeune homme bien élevé, avec bonnes fréquentations, c'est le genre de jeune homme vieille france qui plaît aux colonels, avec un rien de licence dans son approche de la politique qui fait qu'il regorge d'amis de gauche, voire anar, Emma se présente comme une diplômée d'école de commerce, option (l'option me paraît curieuse, mais pourquoi pas, et puis elle a fait ses études dans un autre pays, ils ont peut-être d'autres moeurs) "voyages d'homme politique". Ses études, c'est, apparemment, l'organisation des voyages d'hommes politques et de hauts fonctionnaires. D'ailleurs elle a peu travaillé, donc elle en parle peu. En revanche, elle parle tout le temps de l'Amérique du Nord, où elle a fait un stage. Moi aussi j'y suis allée, mais pas longtemps, deux mois ; par la suite, il s'avèrera, je l'apprendrais par des parents à elle, qu'il n'y a pas passé plus de trois semaines. mais je ne peux m'en rendre compte : elle me parle longuement de sa vcie là-bas, et je ne suis pas du tout habituée à remettre en cause tout ce que l'on me dit. Je la crois donc sur parole.
Nous sommes tous les trois assis à la table, eux font face au jardin, moi, derrière eux, je vois la maison. Nous parlons, nous rions, il est si agréable, si loin, de rire à coeur ouvert avec d'autres ! Laurent arrive, vers huit heures, et un apéritif se met en place, ce jour-là, qui sera suivi de nombreux autres dans les années qui viennent.
J'ai en souvenir le visage souriant et ouvert, d'Emma et la question que je me pose est la suivante : où est la vérité? Nous sommes en 2001 et les années vont modifier tout cela, doucement. Au moment où nous prenons ce premier verre ensemble, au moment où nous nous amusons et nous discutons, qu'est-ce qui est vrai?
Je m'applique à me consoler en me disant que ce moment est vrai. Il a existé, il a eu lieu. Quand nous amenons le cubes de fromage saupoudré de cumin et de paprika, ils existent. Emma pousse un cri et trouve cela génial, excellent : elle n'est pas la seule personne de notre entourage à avoir trouvé ce procédé tout bête excellent. Donc elle ne ment pas.
Chaque seconde est réelle, et je ne peux pas imaginer qu'Emma joue la comédie, le problème ne se pose pas dans ces termes-là. Elle arrange un peu des vérités la concernant, peut-être pour avoir l'air plus attractive? mais au fil du temps, quand je verrai que finalement elle se cache toujours et ne se révèle jamais, même quand tout son mensonge s'écroule (car, quand tout s'est écroulé, au bout d'un moment elle est partie, après avoir menté à d'autres), comment repenser le passé?
Je vais peut-être un peu vite.
Si elle était morte, sa mort aurait mis un point final à tout cela. Nous aurions été amis, et puis cela se serait fini; Mais là. Quand une amitié est bâtie sur des mensonges? Ou pas forcément bâtie sur, mais qu'elle se compose entre autres de mensonges, qu'en déduire?
Que penser de Stéphane? j'ai passé les deux dernière année à me demander s'il savait - je suis sûre qu'il sait.
Et pourquoi est-il si difficile de dire à une menteuse à à la femme d'un menteur : vous mentez?
Dans ce cas-là, il y a une raison, qui est le caractère glissant d'Emma : elle parle de quelque chose , puis prétend que ce n'était pas cela, non, elle a mal compris, ou moi j'ai mal compris : par exemple, quand je lui ai dit qu'un prof gagnait plus de 300 euros par mois, elle a écarquillé les yeux et m'a dit : "Mais, Zélie, bien sûr ! Comment, tu ne savais pas?
- mais c'est toi qui m'avais dit que...
- Moi??? (rire) Mais non !
Je suis resté des mois dans la situation de celle qui avait mal compris, oublié, qui se mélangeait. Je n'y prenais pas garde. Je reviendrai là dessus.
Emma, telle qu'elle se présente : elle a su lire à 5 ans, études au lycée français, bac à 17 ans, école de commerce (assez flou). Elle monte à cheval depuis toujours, elle est passionnée d'informatique, et par la gestion et la compta.
Elle est persuadée que je suis effrayée par l'informatique, et me fait de grands discours pour que je m'y mette. Comme je n'ai aucun ordinateur à la maison (à cette époque-là, je ne connais Internet que par ouï-dire, et je suis contre, d'ailleurs, car Rien Ne Remplacera Jamais Un Livre, et toc, d'ailleurs c'est vrai, mais bon), j'ai énormément de mal à lui faire comprendre que je ne suis pas effrayée mais que je préfère le papier et que faire des calculs m'énerve, alors pourquoi les faire sur Excel? je fais partie des gens qui prètent facilement de hautes compétences aux autres, et j'ai mis 5 ans à me rendre compte que je maîtrisais Excel comme elle.
Emma m'explique un peu la vie, ce qui ne m'agace pas, car je suis persuadée de ne rien connaître. J'ai passée ma jeunesse entourée de gens beaucoup plus brillants et travailleurs que moi, qui réussissaient formidablement bien dans de nombreux domaines, pendant que je lisais des bouquins, surtout de Science Fiction, dans mon coin, en collectionnant les petits boulots qui évitent de s'investir et de réussir... ou de rater... et en finissant avec un vague ennui des études littéraires. La culture de Stéphane déborde un peu sur elle, et je me retrouve dans mon élément, avec des personnes intelligentes, dynamiques, socialement investies, que je suis en bouquinant, pendant qu'un peu de poudre d'énergie rejaillit sur moi.
Mais en fait ce n'est pas ça du tout.
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2 commentaires:
celle là c'est ma page préférée,on sent que tout peut arriver.C'est une fille parfaite,ou se trouve la faille?J'attends la suite!(Je suis en retard dans ma lecture,tu tricote à toute vitesse!)
Tu es géniale ! Tu vois, ça aurait du me sauter aux yeux, et c'est exactement ce que tu dis. La fille parfaite DONC il y a une faille. Mais moi je ne me suis rien dit du tout.
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