mercredi 7 mai 2008

Martine

Ah !!! Martine.
Depuis le temps.
Une française rencontrée à une des réunions du Comité.

Martine est une femme à problème. Elle fait partie de ces gens qui ont des problèmes, et pas des petits. D'énormes problèmes. Donc, naturellement (à force d'écrire je commence à mieux me comprendre), je lui saute dessus. Enfin elle me saute dessus, mais moi je me laisse faire : je ne peux pas résister : il faut que je lui vienne en aide.
Martine, son mari et ses trois enfants vivaient en France, dans le sud de la France. Ils font partie de ces gens qui n'hésitent pas à contourner les lois, cherchent à ne pas payer leurs impôts, à bénéficier de l'aide sociale, car ils sont profondément persuadés qu'ils en ont besoin.
Un point avant de continuer. Je fais partie des gens qui cherchent avant tout à s'en sortir tout seuls. Bon, j'ai eu les bourses étudiantes, mais les bourses accordés aux étudiants sont une douce plaisanterie : on ne peut pas raisonnablement vivre avec ça. Mais j'ai tout le temps travaillé pendant mes études, et je dois dire que je ne me plaignais pas, je trouvais ça sympa.
D'une certaine façon quelqu'un comme moi est un fantasme d'homme de droite : comme j'ai horreur des papiers et de me plaindre, je mourrais bien avant d'entrer dans un centre social. Je me rends compte, rétrospectivement, que j'ai été transfusée avec cette mentalité du paysan qui s'accuse toujours de ne pas pouvoir faire ce que sa situation lui interdit de faire. Chaque fois qu'un obstacle se présente à moi, ou du moins se présentait, je l'affrontais joyeusement, au fond persuadée que le Bon Dieu allait être sympa et m'envoyer des trucs cools.
Entre temps, je suis devenue un peu plus riche et j'ai vu les choses sous un autre angle. La facilité de vie offerte aux plus chanceux m'a frappé. Oui, j'ai fait mes études en travaillant, j'ai donc un profil d'étudiante méritante, c'est bien, c'est poétique, c 'est romanesque, et si je tombe incidemment sur une dame patronesse elle pourra me citer en exemple. Mais au final j'ai le même diplôme que celles qui ont fait la fête pendant leurs études, et comme leurs parents avaient des relations, elles ont maintenant un bon boulot et moi pas. Certes, je schématise un peu, mais c'est l'idée.
Martine c'est l'inverse. Martine a toujours ou très tôt eu le sentiment que d'autres avient des chances qu'elle n'avait pas, elle, et elle a très tôt été animée par le désir amer de tout ratrapper, et de réclamer à la collectivité ce qu'elle lui devait. Alors que moi je ne payais pas la carte orange (avec l'argent je me payais des séances de cinéma), j'avoue, je baissais la tête quand je tombais sur un contrôleur et je disais en rougissant que j'allais payer l'amende (ce que je ne faisais pas). Martine, dans de semblables circonstances, aurait engueulé le contrôleur et en aurait fait l'agent d'une société qui s'efforce d'enfoncer ceux qui sont en difficulté. Elle était sincère dans ses discours : elle croyait ce qu'elle disait. Je vais essayer de raconter sa vie comme elle la racontait, elle.
Tout son histoire se situe dans le sud de la France.
Tout avait commencé avec ses parents : ils la voyaient comme une bonne élève, ce qu'elle était, mais ils ne la comprenaient pas et ne savaient pas ce qu'il y avait en elle. Et en elle il y avait une demande d'amour, mais ils n'avaient pas su le lui donner. Alors qu'ils étaient remplis d'admiration pour sa soeur, qui réussissait dans ses études, et dans sa vie professionnelle et sentimentale, et qui libéraient ses parents libres de se consacrer à leur vie. En fait ses parents ne l'aimaient pas, ils voulaient juste qu'elle partent de la maison et qu'elle les laisse libres. Alors elle était partie. Elle avait fait des études dans la santé, mais comme elle avait tellement besoin d'amour, elle s'était perdue dans des relations amicales et amoureuses interminables et pas toujours positives. Du coup elle avait raté ses études. Elle avait un peu zoné et puis tout d'un coup elle avait rencontré un homme très riche, d'origine italienne, plus vieux qu'elle, malheureux dans son couple, qui était tombé fou amoureux d'elle. Elle-même n'était pas très amoureuse de lui :elle était jeune, elle ne savait pas, et elle croyait que tout était simple. Ils avaient vécu quelque chose de merveilleux et d'extraordinaire tous les deux, et puis tout d'un coup elle avait fait une énorme connerie : elle lui avait demandé de choisir entre elle et sa vie (ce qui incluait sa femme, sa société et ses activités politiques) et il n'avait pas voulu choisir et elle l'avait quitté, comme ça, en descendant d'une voiture à une feu rouge. Presque tout de suite elle s'était rendu compte que c'était une énorme bêtise mais elle n'avait pu revenir en arrière, par orgueil. Et puis juste après elle avait rencontré Robert, et elle l'avait épousé, et pourtant elle savait qu'elle faisait une erreur en l'épousant.
La vie avec Robert avait tout de suite été terrible et lamentable. Ils avaient vécu dans un tout petit studio, avec leur bébé qui venait de naître. Personne ne voulait leur donner d'argent, elle allait dans les mairies et chez les assistantes sociales, on lui disait qu'elle devait travailler, mais on ne prenait pas son fils dans les crèches, etc. A force de travail son mari avait monté une entreprise et en ne déclarant pas tout ce qu'ils gagnaient ils avaient à peu près pu s'en sortir, et ils étaient entré, par la petite porte, dans le milieu chic qu'elle avait effleuré grâce à son amant vieux et riche.
Mais dans ce milieu chic et bling bling du Sud de la France, ils n'étaient que des parvenus, ils n'avaient pas de villa, pas de piscine, pas de belle voiture. Mais ils s'étaient battus, ils avaient achetés une voiture, un terrain. Ils avaient de nombreux amis et ils recevaient beaucoup de monde : car Martine avait beaucoup de goût et cuisinait très bien, elle réussissait à très bien décorer sa petite maison et à très bien recevoir ses invités, mieux même que la plupart des femmes qu'elle invitait, et celles-ci avaient commencé à être jalouse de Martine, de son goût, de son élégance, de sa beauté. Les femmes qu'elle invitait avaient sympathisé dans le dos de Martine et alors que celle-ci était heureuse de les recevoir et de leur préparer de bons repas dans sa jolie maison, ses invités fraternisaient, en dehors, contre elle, alors que si elle, Martine, ne les avait pas fait se rencontrer elles ne se seraient jamais parlé.
Au fur et à mesure la jalousie des gens qui les entourait ne faisait que grandir. En outre, pour contracter un emprunt destiné à financer l'achat d'un terrain, ils avaient du déclarer réellement ce qu'ils gagnaient, et donc ils payaient beaucoup d'impôts : en même temps, l'entreprise de Robert avait essuyé quelques revers : il avait mis la clé sous la porte et étaient partis en Irénie, où on ne les connaissait pas et où ils espéraient s'en sortir mieux qu'en France.
Mais tout avait très mal commencé : il n'y avait pas eu de place pour leur fils ainé, Dylan, au collège. Ils l'avaient donc mis au CNED.
Leurs deux autres enfants se nommaient Antony et Kevin.
Je n'ai pas choisi les prénoms par hasard.

Je mentirai en disant que Martine m'apparut sympathique et fréquentable au premier regard. Au contraire. Une femme grande, blonde, body buildé qui prénommait ses enfants Dylan, Antony et Kevin, marié à un plouc qui venait chercher ses enfants à l'école en costume trois pièces de mauvaise coupe c'était le truc à me faire fuir.
Mais je me fis le reproche de juger sur les apparences - qui, bien que détestables, ne devaient pas me faire perdre de vue la possible beauté intérieure de la personne (attitude que je réprouve maintenant totalement : une femme qui a l'air d'une pouffe est généralement une pouffe).
D'autre part, Martine vint à la réunion du Comité et présenta son problème : Dylan, 12 ans, était refusé au collège et se retrouvait scolarisé chez lui et sans amis.
Evidemment, et surtout que tout le monde réagit en baissant la tête et en regardant ailleurs, il ne me fut pas possible de ne pas réagir.


4 commentaires:

Anonyme a dit…

héhé, c'est toujours aussi captivant. J'attends la suite avec impatience...
lolotte

Valérie de n'importe où a dit…

"une femme qui a l'air d'une pouffe est généralement une pouffe"
Tu me fais rire, mais en général c'est assez vrai... c'est vrai que c'est agréable de te retrouver !

Anonyme a dit…

Je suis très content de retrouver ton écriture.

Anonyme a dit…

Une vie cernée ainsi en profondeur en quelques paragraphes, c'est fort"

Lory