Quelques mots rapides sur Sonia. Sonia était la cousine de Mansour. Belle, élégante, très bien élevée, avec un raffinement très agréable dans le look, les gestes et les bijoux, elle était une digne représentante de la bourgeoisie, la haute bourgeoisie de la capitale.
Elle ne m'a jamais regardée comme une "Française", comme les Iréniennes de Hadra pouvaient le faire, car, si je ne m'abuse, la société de la capitale était très différente de celle de la province. Pour elle, avant tout, je n'étais pas française, mais pas très riche. Sa vision du monde ne découpait pas les gens en nationalités, c'est en cela que la capitale pouvait être dite francophile, mais en strate sociale. Et en effet, j'étais moins riche qu'elle. Comme c'était agréable !!! Enfin, je me retrouvais dans une situation que je connaissais bien : les hasards de ma vie ont fait que je vis toujours dans des milieux plus ou moins riches sans l'être véritablement (je ne suis pas véritablement pauvre non plus). J'ai grandi dans une banlieue ultra bourge, débordante de nouveaux et d'anciens riches, été à la fac dans une fac privée dont la moitié des élèves venaient de Versailles et l'autre du 6ème arrondissement (j'étais copine avec les "erreurs", ceux qui venaient d'Issy, Senlis, Pantin...) et bossé dans le marketing avec des chefs dégoulinant d'argent, de gadgets et de bijoux. Etre poliment méprisée par Sonia pour l'argent me paraissait rafraichissant et tellement plus habituel, pour moi, que d'être la Française supposément riche.
Par ailleurs, le mépris bourgeois est toujours très convenable (même le mépris bourgeois musulman), très bien élevé, plein de tact, et donc facile à supporter. Avec des gestes et des attitudes gracieuses, au milieu d'un fouillis de sourires et d'une profusion de paroles, il y a tout ce que l'on ne dit pas, les informations que l'on retient, et les non-dits. Il est probable que si j'avais été sensible, comme je sais que le sont certaines personnes, j'aurais peut-être été blessée ; mais la tactique gracieuse de Sonia (et Mansour, qui donnait dans le gracieux maladroit) pour tenir à l'écart tous les pauvres du sur-comité (et non pas seulement moi, entendons-nous bien) ne me gênait pas.
Elle gênait beaucoup ses compatriotes, ou compatriotes spirituels (Sonia et Mansour étaient très probablement de nationalité française, bien que je n'ai aucune certitude, la nationalité française, bien que refusée avec fureur à de pauvres étrangers, ou accordée avec parcimonie à certains, est triomphalement portée, dans la satisfaction générale, par des élites culturellement francisées qui n'ont jamais vécu véritablement en France et qui ne rient pas du tout quand on leur dit "y en a aussi" (signe de reconnaissances des Français qui méritent leur nationalité selon moi) mais dont il ne convient pas de discuter de la francitude - Ingrid Bétancourt en est un exemple parmi d'autres).
Je me souviens d'une femme qui portait le très beau nom de Shéhérazade ; elle ne cessait de parler avec légèreté à Sonia et de faire de fines allusions à diverses sorties et mondanités, auxquelles Sonia répondait toujours en louvoyant finement ; Shéhérazade n'avait pas les moyens de Sonia et s'efforçait visiblement de prendre la chose avec légèreté, mais cela n'était pas possible. Non que je veuille parler d'argent, mais elle vivait avec quelque chose comme 400 euros par mois (école payée par la bourse et probablement logée par sa famille). Les revenus de Sonia étaient probablement 10 à 15 fois supérieurs à ceux de Shéhérazade : même en supposant une extraordinaire noblesse d'esprit à Shéhérazade, on ne voit pas comment ce fait aurait pu lui être totalement indifférent.
Une autre femme du Sur comité était une française, pied noir algérienne, selon ce qu'on m'avait dit rejetée par sa belle-famille et en termes mystérieux avec son époux. Elle faisait partie, avec Sabine, de ces femmes qui portent sur elles la culpabilité de la colonisation. Il ne fallait même pas songer, avec elle, à ironiser en quoique ce soit sur le pays. Une certaine nonchalance? pouvait-on timidement faire remarquer. Un peu de désorganisation? Une police un oeil ouvert un oeil fermé? Elle vous sautait à la gorge, niant des évidences et vous balançant toutes les réalisations locales, les injustices, les réussites post coloniales. Le PIB, le PNB, tout ce qu'on voulait, encore mieux que la radio officielle dans l'auto célébration. Sans compter la critique de la France. Bon. Balayons devant notre porte, mais balayons tous devant notre porte. Bien. Mais il était impossible de nuancer avec elle, contrairement à l'ironie au deux, troisième ou quatrième degré dont Mansour ou Sonia pouvaient faire preuve. Encore cette femme acceptait-elle l'ironie de Mansour ou Sonia, car ils s'appelaient Mansour et Sonia, mais pas celle de Zélie ou Sandrine, car elles s'appelaient Zélie ou Sandrine. Fatigant. Et pitoyable.
Cette femme cependant, tout en appartenant à la même association de gauche, que Mansour et Sonia, souffrait, en quelque sorte, de leur ambition, et s'efforçait de faire comme si leurs objectifs n'avaient pas été politique ou auto promotionnels, mais uniquement consacrés au Bien Public et au Bonheur De Tous. Elle pratiquait donc aussi cette sorte particulière de mensonge ou d'auto aveuglement que les âmes simples appliquent devant des situations complexes. Elle tenait des discours enflammés et pleins de bons sentiments, que Sonia et son cousin écoutaient d'un air compassés, vaguement mal à l'aise. Car il fallait Soutenir les Opprimés, Aider les Malheureux, Défendre les Orphelins, Réhabiliter les Veuves. Hélas, la vie est si compliquée. La lucidité lui aurait fait admettre que des Arabes riches opprimaient des Arabes pauvres, et tout son univers se serait écroulé. Elle se faufilait donc juste à côté de la Vérité, en tournant la tête juste au moment opportun pour ne pas voir la réalité, avec un art remarquable. Cependant, dans les phrases qu'elle prononçait, on ne savait jamais s'il n'y avait pas parfois, tout de même, une ironie énorme envers Sonia et Mansour. Peut-être était-ce la cause de certains de leurs silences crispés lorsqu'elle parlait. Ils se connaissaient très bien.
Je n'aimais pas cette femme, pas du tout, alors que j'aimais bien Sonia et Mansour. Pourquoi? je ne sais pas - je crois que je n'aime pas ceux qui se mentent. Mansour et Sonia étaient tout simplement riches, et contents de l'être. Cette femme était toute pleine d'une amertume de même nature que celle de Sabine, plus désespérée, peut-être, puisqu'elle avait fait le pari d'un investissement politique... Elle avait choisi de basculer intellectuellement dans le camp de sa belle-famille, mais celle-ci ne lui en avait aucunement su gré, et elle était resté la Française, tout en se coupant du monde français. Elle avait donc tout perdu, y compris, je crois ses enfants (je parle d'une perte "affective" ou "culturelle"). Elle n'était pas très riche, mais ne manquait de rien. Elle ressemblait à une belle façade vide. Elle, parmi tout ceux du comité, me voyait, moi, Sandrine, et Emma, comme une Française. La Française qui ne comprend rien. Peut-être est-ce cette attitude qui me la rendait antipathique. Elle me regardait avec plus d'oeillères que Sonia ou Mansour, qui , au final, n'établissait pas de distingo entre les Français et les Iréniens, mais entre ceux qui étaient aussi riches qu'eux et ceux qui l'étaient moins : et cette attitude, bourgeoise peut-être, mais pas du tout raciste, était très reposante et tranquillisante. Je ne tiens pas à me lamenter mais sans avoir été "victime" du racisme je l'ai perçu (je dirais même que j'ai plutôt, si je puis dire "bénéficié" du racisme) ce qu'il y a de profondément frustrant dans le fait d'être regardé pour sa nationalité, même si le regard de l'autre est au final plutôt positif (ici, là où je suis en ce moment, le regard sur les français est beaucoup plus négatif). On a vraiment envie d'empoigner l'autre et de lui hurler qu'on est con, ou pas con, mais d'abord une personne : déteste moi si tu veux, mais déteste moi moi et pas la Française en moi.
jeudi 17 avril 2008
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4 commentaires:
Mais à chaque fois je suis soufflée de la finesse d'analyse de tes portraits.
C'est très intéressant, captivant meme. Un feuilleton dont je ne rate pas un épisode. Bien amené et bien raconté, les personnages deviennent familiers, on rentre dans l'ambiance.
Une atmosphère qui me semble toutefois pesante, tendue, et assez déplaisante, pas très humaine, ni très sympathique.
Si j'avais du y vivre, je crois que je ne m'y serais pas habituée, que j'aurais fui la compagnie de ce genre de personnes. Au risque de m'ennuyer, mais je me serais arrangée pour meubler la solitude plus volontiers que de "socialiser", de m'y faire des "relations".
Lory
Valérie : Mais ce n'est pas fin, c'est juste la vérité, et j'ai peut-être loupé des aspects.
Lory : je vois bien ce que tu veux dire, mais là c'est mon problème perso : la solitude ne me réussit pas super bien car vois-tu, ces gens qui se la jouent savent fort bien isoler les solitaires et les faire passer pour des ratés.. Et j'ai hélas trop d'orgueil pour l'accepter. Je me suis déjà trouvé dans cette situation dans un autre pays : ne voir personne, s'occuper... et j'avais une image de fille un peu "spéciale, bizarre". C'est pourquoi là-bas j'ai fait l'effort de "m'insérer". ça a très bien marché... Tout le problème, c'est mon orgueil. Je ne supporte pas l'idée que des idiots me fassent un réput de pauvre fille alors que c'est eux les idiots. L'orgueil c'est affreux. Ah que je voudrais me draper dans une solitude superbe et mépriser le genre humain....Mais je n'y arrive pas.
"Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort".
ça arrive aussi en france ce genre de chose.
toujours autant de plaisir à te lire.
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