Je dois parler d'Emma, sinon je vais prendre du retard.
Lors de l'élection au Comité, Emma a été déclarée inéligible, ainsi que Karim. Néanmoins notre groupe nouvellement élu décida de la coopter. Nous n'étions pas très nombreux, et elle était ou paraissait de bonne volonté.
Comme je l'ai dit, Emma souriait toujours. Son dynamisme ne connaissait pas de fatigue. Elle possédait une société d'études et de conseils. En fait, elle était inscrite à un registre quelconque et louait un apprtement : ses bureaux. Lorsqu'elle me les fit visiter, je m'étonnais de leur vide, et en particulier de l'absence d'armoire contenant des dossiers. Elle me regarda avec une aimable commisération : tout est là, me dit-elle en montrant son PC.
- Oui, dis-je, mais tu ne fais pas de factures?
- Je scanne.
- Et pas de copie?
- A la maison.
Non seulement Emma avait réponse à tout, mais sa voix ironique et sûre d'elle me mettait mal à l'aise. Je commençais à la trouver curieuse, ayant travaillé dans de nombreuses sociétés croulant sous les archives, mais je n'en dis rien. Il me vint à l'idée que sa boîte ne marchait peut-être pas très bien, et qu'il valait mieux éviter d'en parler.
Alors que nous commencions à oeuvrer pour le Comité, Emma fut contactée par une société française, selon ses dires, pour un formidable projet dans le pays. Il fallait installer un laboratoire et construire un hôtel. Je lui fis remarquer que le pays regorgeait littéralement d'hôtels, au point de ne plus disposer de front de mer convenable, et qu'il aurait été plus judicieux d'en louer un... Mais non. Il fallait un hôtel répondant à des normes très strictes. Aha. Fort bien.
Durant l'année qui suivit, j'interrogeais Emma sur l'avancée du projet - de moins en moins fréquemment.
Au début, il fallait donc construire le labo et un hôtel. Deux mois après, interrogée :
- Ils sont en train de finir les test et après la construction du labo commence.
- Et l'hôtel?
- Après. Il faut d'abord commercialiser les produits, donc les fabriquer.
Puis, deux mois après :
- On cherche un terrain pour l'hôtel.
- Et le labo?
- Le labo, c'est en cours.
Puis :
- Alors, le terrain pour l'hôtel?
- C'est pratiquement signé.
- Et le labo?
- ça va, on en est à l'étude de faisabilité.
Ensuite :
- Alors?
- On a trouvé un site pour le labo, on est en pourparler avec le gouverneur.
- Ah bon? Et l'hôtel?
- Les architectes sont là.
Ensuite encore :
- Alors? Les architectes?
- Tout va bien, ils cherchent une zone pour avoir de l'eau avec une certaine composition chimique.
- Ah, mais je croyais que vous aviez un terrain.
- Mais non !! Il fait faire des analyses.
- Et le labo?
- Quand on aura fait les analyses.
Puis :
- Alors? Vous avez trouvé de l'eau de mer comme il faut?
- Bien sûr!! c'est pas difficile!! Non, maintenant, c'est les plans.
- Mais où, alors? vous avez un terrain?
- Non, on cherche le terrain enfonction de nos objectifs.
- Ah. Et le labo?
- ben je t'ai dit, les tests!
- Mais je croyais que les tests c'était fini?
- Mais non !!
Bref, au bout d'un certain temps, je ne posais plus de questions. J'avais l'impression que j'avançais dans le brouillard, et par ailleurs, cela ne me regardait pas.
Au bout d'un an, Emma m'annonça, toute contente :
- ça y est! La société est crée!
Comme je ne comprenais plus rien (de plus, d'autres éléments me faisaient douter de ce que disait Emma), je dis juste :
-Ah !
- Je suis PDG !! me dit-elle.
Malheureusement, du temps avait passé, et je prenais ses paroles avec un vertigineux recul. l'annonce de son ouveau poste, en outre, me parut trop cocasse pour êtrte réelle, et confirma plutôt mes nouvelles impressions.
- Je vais gagner 4 000 euros par mois.
On aurait dit qu'elle allait avoir un jouet pour Noël. Tout d'un coup je commençai à être effrayée, inquiète : était-ce vrai? Cela devait l'être, car si cela ne l'était pas, qu'en conclure? Mais cela ne pouvait pas l'être. Je la voyais depuis un an avec les enfants de Sandrine et son fils, elle me racontait des histoires de labo et de plans d'hôtel, et tout d'un coup, dans sa cuisine, comme elle m'aurait annoncé un achat de voitures, elle m'annonçait qu'elle était PDG. Info? Intox? je ne savais que décider. Mais j'avais un peu peur. Intuitivement, je devinais qu'elle mentait, et je me trouvais devant un problème que je n'ai toujours pas résolu : pourquoi? Comment peut-on raconter à des gens des mensonges énormes? Jusqu'où va-t-on? Quel but poursuit-on? Si elle mentait pour ça, pour quoi ne mentait-elle pas?
Mais elle ne pouvait pas mentir. Après tout, pourquoi n'aurait-elle pas été PDG? Elle n'avait aucune expérience, mais peut-être que ce projet que je jugeais, moi, foireux, ne l'était pas. Peut-être jugeais-je tout de travers.
Par ailleurs, Stéphane était très ami avec Laurent. Nous nous voyions très souvent. je répétais, donc :
- Ah!
Et j'ajoutais, parce que ça faisait un peu maigre.
- Mais c'est génial !! avec des points d'exclamations dans la voix.
Et, parce qu'il n'y a que le premier pas qui coûte, et que je m'échauffais :
- Mais c'est génial !! j'ai une copine PDG!! Je suis troooop impressionnée...
- Ouiiiiii! fit Emma. Tu sais moi aussi je suis impressionnée.
- Et tes bureaux, alors?
- On n'en a pas. Tu sais, ça va rien changer, je vais continuer à faire ce que je faisais avant. C'est juste que j'ai le titre et le salaire, quoi.
(De mieux en mieux. Mais j'étais bien partie :)
- Mais c'est génial !!! T'es payée à attendre qu'ils construisent, là?
- Ouiiiii!!!
Navrant, hein? Mais j'étais partie, j'étais dedans, et ce monde à Hadra était tout petit. A moins de me retourner vers elle et de la traiter explicitement de menteuse, il fallait continuer.
mardi 13 mai 2008
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7 commentaires:
J'ai aussi connu une vraie mythomane et c'est terriblement déstabilisant. C'est tellement hors de nos normes que l'on arrive pas à admettre que la personne délire.
J'imagine que tu as lu l'Adversaire ?
C'est flippant. Et ça peut aller loin !
Quel "doux" personnages cette Emma, j'ai l'impression de la connaitre, j'ai même l'impression d'en connaitre plusieurs! :)
C'est un plaisir de continuer a lire cette "saga"! c'est le seul flux RSS que je garde, pour quelques relecture, comme un e-book :)
Ce personnage me fait toujours peur, comme quand tu l'as introduit il y a quelques mois. Mais là on voit déjà que c'est pathologique. Le plus embêtant (pour Zélie, je veux dire), ça doit être de ne pas trop savoir comment s'en détacher, j'imagine.
Valérie : Mais délire-t-elle? Dans le cas de Emma, elle savait fort bien à qui elle devait dire certaines choses... Et son mari n'a jamais dit qu'elle avait tort, alors qu'il ne ment pas, il laisse dire, ou valide implicitement : or, j'ai toujours beaucoup aimé Stéphane et même maintenant j'ai un mal de chien à lui écrire peu. Tous les deux, quand on parlait, on était sur la même longueur d'ondes. C'était un lecteur pathologique, comme moi... Total, je dois couper les ponts, je ne peux littéralement pas envisager de la revoir et d'entendre ses mensonges.
M1 : merci, M1, mais c'est marrant, j'arrive pas à comprendre pourquoi ça te plaît!!!
Pablo : exactement. Elle collait aux doigts. Enfin, c'était plus compliqué...
Ada : L'Adversaire? Non. Mais je sais que c'est flippant, j'ai flippé, au bout d'un moment!!
Un résumé de l'Adversaire, tu vas voir c'est terrible:
« Le 9 janvier 1993, Jean-Claude Romand a tué sa femme, ses enfants, ses parents, puis tenté, mais en vain, de se tuer lui-même. L’enquête a révélé qu’il n’était pas médecin comme il le prétendait et, chose plus difficile encore à croire, qu’il n’était rien d’autre. Il mentait depuis dix-huit ans, et ce mensonge ne recouvrait rien. Près d’être découvert, il a préféré supprimer ceux dont il ne pouvait supporter le regard. Il a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité.
Je suis entré en relation avec lui, j’ai assisté à son procès. J’ai essayé de raconter précisément, jour après jour, cette vie de solitude, d’imposture et d’absence. D’imaginer ce qui tournait dans sa tête au long des heures vides, sans projet ni témoin, qu’il était supposé passer à son travail et passait en réalité sur des parkings d’autoroute ou dans les forêts du Jura. De comprendre, enfin, ce qui dans une expérience humaine aussi extrême m’a touché de si près et touche, je crois, chacun d’entre nous. »
http://www.pol-editeur.fr/catalogue/fichelivre.asp?Clef=5409
Il y a aussi un film tiré du livre avec Daniel Auteuil.
Elle me fascine Emma.
Ada : Moi, pas du tout, elle me fait peur!!! (maintenant, car au début, elle ne me faisait pas peur et je le trouvais très gentille).
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