Les Français viennent probablement en Irénie avec différents objectifs - ou par erreur, ou par hasard. La plupart viennent pour bénéficier, très prosaïquement d'une main d'oeuvre à bon marché et plus subtile que dans d'autres pays (la Chine, par exemple - parait-il, je n'ai pas fréquenté d'ouvriers chinois, mais il semble que leurs compétences soient du domaine de la répétition). Il s'agit généralement de créer une usine parallèle à une unité de production européenne, unité de production qui disparaîtra, mais pas toujours (bon, je ne vais pas me lancer dans l'analyse économique). Le pays a mis en place des structures légales qui permettent de créer une entreprise sous douane. Toutes les entreprises ne sont pas sous douane, mais celle s qui le sont, bien qu'étant sur le sol irénien, ne paient pas d'impôts iréniens mais emploient des iréniens. D'où l'intérêt pour l'état.
A l'arrivée, ce qui guette le Français c'est l'excès de confiance en lui : il est là pour faire travailler des arabes, ne perdons pas ça de vue ; tout le monde est aimable, et le non est banni du vocabulaire. "Non" se dit "demain", ou "normalement " (mais ça peut aussi vouloir dire oui, ce qui n'aide pas à la compréhension), ou "je ne sais pas" (plus mauvais).
Tel fut, ou à peu près, le sentiment de Robert, le mari de Martine. Il n'avait pas de société , pas de projet, mais sans doute comptait-il sur le génie propre aux Français pour lui venir en aide. Lui vinrent à l'idée deux ou trois idées d'entreprises ou d'import-export ingénieuses, il se lança dans les méandres de l'administration irénienne pour tenter de mettre sur pied ses mirifiques projets. L'administration irénienne tient de l'administration française et de celle de la Sublime Porte. Ses bureaux sont innombrables, ses employés également, le plus souvent muets, hochant la tête, renvoient à d'autres bureaux, situées dans des lieux systématiquement imprécis, en se trompant souvent. Pour obtenir un papier A, il faut fréquemment détenir un papier B, lequel ne peut être obtenu que par l'intermédiaire du papier A. Il me semble que l'administration française fonctionne de même ; en France, je ne sais pas, mais en Irénie, ces complexités sont une façon de refuser ou d'autoriser les choses : à un moment, les choses se font parce que quelqu'un dit oui.
Mon mari et moi avons été sans papier pendant deux ou trois ans. Mon mari travaillait et avait des fiches de paie. Si Mohamed en avait été retourné : ce n'était pas légal. Il semblait que dans un quelconque minstère, un responsable quelconque ait voulu faire pression sur le propriétaire de la société de mon mari, un proche, par je ne sais plus quelle alliance, de l'autorité suprême. Or, le dit propriétaire voulait rester indépendant (au point si je me souviens bien, d'avoir acquis une réputation de misanthrope patenté). Refusant de céder à la pression, il interdisait à mon mari, par ricochet, d'avoir ses papiers. Il payait régulièrement des retour en France, donc mon mari était légalement un touriste, mais salarié.
Moi, j'avais un boulot, avec un contrat et des papiers, mais il me fallut un an pour avoir ma carte de séjour (quand je l'eus en main, en mai, elle expirait en août). Légalement, mon mari pouvait avoir une carte de séjour, puisque j'en avais une : mais non.
La situation émut Si Mohamed, qui me fit discrètement comprendre qu'il y avait peut-être moyen de. Je lui passai tous les documents, et retournai, trois mois plus tard, voir le policier de la police des étrangers. Il fallait lui dire un truc du genre : "est-ce que M. Ladahri vous a appelé?" ce que je fis en essayant de ne pas rire ou de devenir insultante (j'avais eu des relations un peu tendues avec lui ; celui de Port Saad, en revanche, était très aimable).
- Est-ce que M. Ladahri vous a appelé? demandai-je, l'esprit tout empli de fleurs et d'oiseaux sautillants.
- Donnez-moi les papiers de votre mari, rétorqua-t-il en grommelant.
Un mois plus tard il avait sa carte de séjour.
Les problèmes ressurgirent lors de notre départ.
Le déménagement d'arrivée était au nom de mon mari ; il fallait que le déménagement de retour le fut aussi.
Or, mon mari n''avait exercé officiellement aucun emploi dans les deux ans précédent notre départ. (Il n'avait pas le droit légal de faire ce qu'il faisait tout de même)
Il ne pouvait donc pas payer d'impôts.
Il ne pouvait donc pas avoir de preuve qu'il avait payé ses impôts.
Sans le papier indiquant qu'on a payé ses impôts, impossible de sortir du pays.
Mon mari entama donc une quête de bureaux en bureaux, pour expliquer sa situation à des fonctionnaires pensifs et bien ennuyés par sa situation ; mais dans un pays où toute personne qui prend une décision risque de se faire exploser par son ou ses supérieurs hiérarchiques.
Heureusement, tout le monde trouva normal qu'il quitte un pays dans lequel il n'avait pas de travail. Il dut aller dans un bureau, puis dans un autre, puis encore dans un autre, mettre des tampons là, là et là, photocopier toutes sortes de documents, les faire légaliser dans diverses mairies, trembler puisque son cas paraissait avoir été omis des procédures légales ( ce qui pouvait être une bonne ou une mauvaise chose) et finalement obtenir son papier.
Quand on l'a eu, on se dit que ce n'était pas si terrible.
Le problème vient de la crainte de l'arbitraire. Et si quelqu'un décidait de nous foutre dans la m.., comme ça? Je me suis souvenue d'une amie iranienne qui m'avait raconté que pour avoir la carte de séjour française il fallait systématiquement envoyer deux fois les timbres, enfin le paiement. Ce qui revenait à doubler le prix. Peut-être certaines personnes ne l'envoyaient-elles qu'une seule fois, à la bonne personne? Peut-être pas? Quand on reste chez soi sans bouger on croit que le monde est joli et les gens gentils et que les problèmes sont loin très loin, dans un ailleurs où l'on ne se perdra jamais. J'étais comme ça, mais d'autres le sont toujours. Quand on change, qu'on perd pied pour ensuite se retrouver on se met à terriblement tout relativiser. (Quoiqu'il en soit, il est très agréable d'être européen dans certains pays d'Europe ; les papiers se font avec une délicieuse et sécurisante facilité ; quelle douceur d'avoir le droit d'être là ; les histoires de sans papiers me glacent le sang).
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
2 commentaires:
Et s'ils ne vous avaient pas permis de sortir du pays, vous seriez toujours en Irénie ?!
Tu as raison, la ligne qui nous sépare de ce monde que nous croyons lointain n'existe vraiment pas, et les papiers c'est à peine un peu plus qu'une illusion de sécurité ou d'appartenance à la "civilisation" (ou pas).
Ben, c'est le truc qui m'a toujours intrigué... Sûrement que si, mais sans le déménagement, ce qui est à la fois ennuyeux et pas grave.
Cela étant, je suis en train de lire des trucs sur les cyber dissidents dans le monde arabe, alors je me sens nouille, avec mes histoires de papiers...
Par ailleurs, et pour ma conscience morale, je précise que mon mari ne pouvait pas payer d'impôts à titre perso - mais sa société, légalement créée, en payait. (La loi c'est sympa).
Enregistrer un commentaire