mercredi 4 juin 2008

Gigi 2

Je donne des cours à Gigi en sixième. Je ne tarde pas à percevoir le problème : l'information n'a pas de prise sur lui, il m'écoute avec une expression extraordinaire, mondaine, on dirait qu'on prend le thé, mais il ne comprend rien.
- Tu sais diviser?
Gigig, haussement d'épaules : Ben, oui!!!
- Bien. 1426 : 12.
Gigi se penche sur le problème, comme si c'était un morceau de tissu à examiner : Alors....
- Zélie, 1426... c'est là que je commence, c'est ça?
- Euh.. en quelque sorte.
- Alors. 1426. 1426. C'est pas facile...
- Bon, on va revoir ça.
- Ah mais Zélie mais tu sais que c'est terrible. Mais tu sais que Nadine me tuerait si elle me voyait. La pauvre. La pauvre chérie. Elle y a passé des heures, tu sais, des heures.
- A quoi?
- A m'expliquer. Et je comprenais, tu sais, oui, je comprenais, la plupart du temps.. parfois, ça se mélangeait mais tout de même je comprenais. Et puis là !!! (geste dramatique) Plus rien. La pauvre !!! (gestes ; je précise que la maman de Gigi était libanaise ; il me semble qu'il y a une gestuelle particulière). Je te jure, Zélie, je te jure, ça me fait de la peine pour elle. (gestes ; je ne sais pas comment expliquer ; gestes des bras)
- Oui, enfin tu sais, en même temps elle est à la retraite maintenant.
- Et alors? (yeux 'écarquillés)
- Eh bien, elle en a fini avec les divisions.
- Ah? Oui, c'est vrai. oui. Tu crois qu'elle se repose? Parce que tu sais.. (air dramatiquement navré) elle s'en est donné du mal avec nous.
- Oui. Tu essaies de faire 14 : 12?
- Et quand je pense à tous les autres!
- Quels autres?
- Ceux des autres années. Elle a enseigné 40 ans. Tu imagines? Tu te vois, toi enseigner 40 ans?
- .......
Gigi, craignant soudain de m'avoir blessé dans ma passion de l'enseignement : Oh mais je ne dis pas ça pour toi, je dis ça en général, moi je ne me verrais pas enseigner 40 ans. Mais toi sûrement.
- Moi pas. On divise?
- Bien sûr. Ah bon? Ah mais moi je te vois prof pendant très longtemps.
- On verra.
- Tu es formidable, tu sais. (Craignant encore de me blesser) Bon Nadine tu comprends c'est ma prof, c'est différent. Toi, tu es.. c'est différent.
- Oui, écoute Gigi, je crois qu'on devrait se recentrer sur les maths.
- Tu as raison !! je parle trop. Mon père me le dit toujours. Il me dit : toi, tu es comme ta mère, tu parles trop.
(Etc....)

Je vis parfois le papa, qui craignait que son fils ne fut pas assez viril. Apparemment, ses résultats scolaires médiocres le préoccupaient peu. Du reste, il n'entendait que des compliments sur son fils.
Je tiens à préciser que par la suite je fus aussi prof (au collège, pas des cours particuliers) de Gigi. J'ai donc concurrencé Nadine (mais elle était son institutrice...) dans son coeur. Un jour, pour me signifier à quel point il m'aimait, Gigi me serra dans ses bras... au collège, dans ma salle. Il n'y avait rien d'autre que de la tendresse dans son geste, mais ma réaction fut plutôt crispée, je le repoussai assez sèchement, en lui faisant remarquer que tout de même.
- Oh , Zélie tu as raison, fit Gigi, tout son visage aux traits fins exprimant à quel point il était navré. Je suis désolé.

3 commentaires:

Anonyme a dit…

C'est extraordinaire. L'atmosphère.

Je ne me souvenais pas de "Gigi 1" (heureusement que tu mets des tags, les libellés ). C'est drôle, ce que tu écris me fait penser souvent à un film (à des films). Enfin, la plupart du temps à des films qui n'existent pas ; cette fois, ça s'appellerait "la division". Mais ce serait très difficile de capter cette atmosphère (je ne sais pas comment tu fais, je relis et il n'y a apparemment pas de phrase qui la définisse, qui la décrive).

Valérie de n'importe où a dit…

Ah ce Gigi, je l'adore :)
Tout est si vivant quand tu racontes !

Anonyme a dit…

Vraiment désarmant ce gamin !