samedi 14 juin 2008

Emma, encore

Il faut organiser une fête pour les enfants de l'école. j'en suis chargée; Emma propose de m'aider. je lui demande de découper des formes que les enfants colorieront et peindront ensuite lors de la fête. Comme ils seront nombreux, il faut préparer ces formes, les découper, pour gagner du temps.
Aucun problème, dit Emma.
Je lui amène du papier cartonné de couleur une semaine avant.
Prise d'un doute confus, je passe chez elle la veille. Emma m'ouvre, tout sourire.
- ça va? dis-je.
- Ouiiiii ! Super! Regarde, on peint.
En effet, Franck (à l'époque, ne l'ayant pas eu comme élève, je le trouve assez sympa ; depuis, quand je pense à lui, et que je me souviens de son attitude en classe, j'ai envie de l'étrangler ; il se tenait assis tout droit, raide et le visage fermé, les yeux fixés sur moi, et levait la main pour me poser des questions hors sujet, auxquelles, bavarde comme je suis, je répondais jusqu'à ce que je découvre qu'il ne voulais pas avoir de réponse à la question, mais me faire bénéficier de son savoir, et me donner la réponse lui-même ; ce type d'attitude me semble si ridicule, jointe au fait qu'il procédait de la même façon avec mon fils, pour conclure en lui faisant remarquer qu'il savait plus de chose et était donc plus intelligent - que tous les autres ; cela fait partie des attitudes que je ne supporte pas) était assis à la table, droit et raide, et peignait. super : mais avait-elle découpé des formes?
- Non, me dit-elle d'un air surpris.
- Mais pourquoi? Je te l'ai demandé!!!
- Non, me répondit-elle.
Je la regardais avec incrédulité. Elle me sourit.
- Mais ce n'est pas grave, me dit-elle. Tu as oublié. Tu as tellement de choses à faire. Mais je le ferais.

Quand on sait, au final, ça parait évident, mais à l'époque, moi qui suis distraite, j'ai cru avoir omis de lui préciser en quoi exactement je voulais qu'elle m'aide. Les gens manipulateurs profitent des faiblesses des autres : ma distraction m'empêchait d'être certaine de lui avoir parlé : mais je me sentais très sûre tout de même, de lui avoir demandé, et il ne m'était jamais arrivé d'oublier de demander une aide précise à quelqu'un. Je me souvins qu'il y avait un petit quelque chose de suspect, et me promis, la prochaine fois, de bien faire attention à ce que je lui disais.

Je l'attendais donc le lendemain, avec les fameuses formes. J'avais également demandé à cinq autres mamans, des amies, de venir une heure avant le début de la fête, pour aider. Emma n'en avait pas paru ravie : elle ne les aimait pas. Il aurait du me paraître évident que lors d'une fête de l'école, on n'est pas là pour aimer les autres mamans ou pas, mais pour faire des trucs concrets pour les enfants.
Toutes les mamans vinrent à l'heure, sauf Emma, qui arriva à l'heure du début de la fête. une maman lui en fit la réflexion ; Emma lui fit remarquer qu'elle n'était pas au courant (c'était donc de ma faute). La maman avait plus de répartie et de bon sens que moi : elle lui montra la circulaire que j'avais fait passer et lui rappela qu'elle était normalement co-organisatrice et qu'elle ne pouvait pas ne pas être au courant. Emma s'en tira par une pirouette, et par ailleurs se donna, dès son arrivée, beaucoup de mal.
Par ailleurs, lorsqu'elle était arrivée, elle avait amené avec elle des feutres de grande qualité, pour les dessins des enfants. Et d'où les tenait-elle? Elle les avait acheté. Et pourquoi? : mais c'est pour tes activités!! me dit-elle. Pour t'aider, parce que je n'ai pas eu le temps de découper. Je croyais que tu m'avais demandé de t'aider.
Je lui fis remarquer le nombre des enfants et la qualité des feutres: c'était, dans le cadre de la fête, donner des pierres précieuses à des cochons. Elle eut l'air triste et finalement je la consolai. "je voulais offrir quelque chose de beau aux enfants", me dit-elle, et emportée dans la fête, j'oubliai.
Retrospectivement, je notai cependant cette façon subtile de déplacer le problème : je lui avais demandé quelque chose, elle ne l'avait pas fait, elle avait fait autre chose, que je ne lui demandais pas, mais elle pouvait prétendre qu'elle avait cru être en accord avec moi. J'ai compris immédiatement qu'il était inutile de débattre de cela avec elle, pour des raisons que j'expliquerai plus tard.
Le soir, je pensai seulement à lui dire de récupérer les feutres, car j'avais compris qu'elle allait les donner aux enfants, c'est-à-dire au comité : ce que je trouvais idiot. Elle les avait acheté avec son argent, qu'elle les garde.
Dix jours après elle m'informa que la Présidente (i.e. Sandrine) avait accepté de rembourser les feutres : elle pouvait les laisser au Comité. Elle les plaça dans l'armoire qui renfermait toutes les affaires du Comité, jeux, papiers, etc. Ce jour était un vendredi. Le lundi, quand j'ouvris l'armoire, tout avait disparu.
Je n'ai jamais su si Emma avait gardé les feutres, et donc volé le Comité, ou si elle les avait laissé dans l'armoire mal fermée, et si quelqu'un les avait volé. Je suis convaincue qu'elle a prétendu les laisser dans l'armoire, pour éventuellement faire accuser de vol le concierge. Emma n'avait pas besoin de voler pour se procurer des feutres. Le problème n'était pas financier.
Cette histoire fut le point de départ de mon éloignement de Emma. La coupe était pleine. J'essayais de lui faire comprendre qu'il avait été stupide de laisser les feutres dans un armoire mal fermée, mais comme j'eus cette conversation devant tout le comité (car j'étais devenue ultra méfiante et je voulais des témoins), nous nous retrouvâmes tous dans un situation compliquée : notre opposition commune à Karim avait fait des nous des amis. Si Mohamed ne voulait pas accabler Emma, ni Sandrine. Nora était plus agacée, mais elle non plus ne voulait pas déclencher une histoire contre Emma, et détruire la bonne entente du groupe. Nous avons tous fait comme si Emma avait été un peu légère, et regardé ailleurs.

Cette attitude est la pire, mais je suppose qu'il faut être pris pour être appris. Elle permit au comité de durer avec dignité encore un certain temps, sans remous. Mais le problème que révélait l'attitude d'Emma ne fit que grossir, sans qu'on le voit. Faire semblant de ne pas voir les mensonges d'Emma ne nous permit pas de rester lié avec elle et de faire durer l'amitié. Les choses se dégradèrent lentement et sans qu'on les voie. Moi, je commençai à m'éloigner d'une femme que mon mari et tous mes amis connaissaient et fréquentaient. Elle semblait au mieux, avec Stéphane, avec le frère de Si Mohamed, qui se faisait obstinément appeler Gustave (son prénom était Ahmed), sous prétexte qu'il n'aimait pas les arabes. Surgir au milieu de tout le monde et la traiter de manipulatrice était impossible.
Là est toute la subtilité de la chose. Le manipulateur est entouré de gens qui croient en lui : Si Mohamed et Juan Ma, le mari de Sandrine, se demandaient s'ils n'allaient pas investir de l'argent sur le projet pour lequel travaillait Emma. Ils allèrent à plusieurs reprises visiter des terrains et rencontrer les autres investisseurs. Emma était prise au sérieux par tout le monde. Quand on y réfléchit, la crédulité des gens est hallucinante. Ce qui impressionnait chez Emma, c'était son air sérieux, sa coupe de cheveux nette, son maintien droit, raide, l'assurance avec laquelle elle parlait.

(Note : la chute de cette histoire n'est pas spectaculaire comme dans un roman, puisque c'est vrai ; ça se passe comme ça dans la vie, les choses sont assez informes et évoluent sans effet ; il n'y aura pas d'effet, donc).

8 commentaires:

Anonyme a dit…

C'est drôle que tu remarques ça à la fin, le fait que tu racontes une histoire vraie. Parce que j'allais justement te demander si tu avais assassiné Emma et si, comme je supposais, tu ne l'avais pas fait, j'allais te demander de le faire (toi ou un des personnages) de par ton récit : puisque de toute façon, quand on raconte, quand on écrit, on novélise même si on veut rester fidèle à la réalité... (J'y pense souvent à cause d'Amélie Nothomb, justement, comme quand on en a parlé l'autre jour...)

(Si tu ne veux pas la tuer pour de bon, tu pourrais au moins écrire une "fin alternative" ou "une scène éliminée" comme on voit dans les DVDs des films hollywoodiens ; en tout cas, moi j'ai très envie de l'étrangler, cette Emma, chaque fois que tu la fais apparaître !)

Valérie de Haute Savoie a dit…

Moi j'aime bien cette façon de raconter. j'aime toujours autant ton blog, et je me garde précieusement des plages tranquilles pour pouvoir lire d'une traite tes billets. Merci.

Anonyme a dit…

Hello Zélie!
Le "cas" d'Emma me fait penser aux pervers narcissiques,pour la manipulation.A leur contact,on doute de soi,de ce qu'on à pu dire,jusqu'à se demander si on ne perd pas la boule,on se croit parano.
Je crois savoir que la meilleure solution reste l'éloignement total.Là,c'est difficile,c'est une petite communauté à laquelle tu semble tenue d'appartenir,d'une façon ou d'une autre,pour ne pas être isolée socialement.
De plus il me semble que c'est difficile d'admettre qu'on s'est fait manipuler(d'autant plus en groupe comme ici),ou le regard des uns sur les autres pèse des tonnes.
En tout cas c'est vrai que j'aurais bien envie comme Pablo de t'aider à lui régler son compte! :o)

Anonyme a dit…

qu'on la zigouille de una vez!!

Maëlle
http://maelloutsa.blogs-de-voyage.fr

Anonyme a dit…

Pablo : tuer Emma... non. M'en débarrasser... Si je ne me dégonfle pas, je raconte ce que j'ai fait. Un truc incorrect.

Valérie : Merci à toi, de ta gentillesse!

Maquettes : je ne sais si tu l'as deviné ou si j'ai réussi à le faire comprendre, mais tu as mis pile le doigt sur le problème : cette communauté était toute petite et s'en exclure était, naturellement, faisable, mais menait à la solitude, ou quasi. Et, en plus, se mettre à dos une personne malfaisante!!! Je n'ai pas assez de courage social pour laisser les autres m'isoler.J'ai besoin d'avoir une place - près de la porte - dans les groupes.

Maelle : Bienvenue. La zigouiller de una vez, allez hop. Comme dans un roman de Agata Christie.

Anonyme a dit…

Les pervers narcissiques (eux)s'attaquent à ceux qui n'utilisent pas les mêmes armes qu'eux (nous). La lutte est inégale et la défaite inéluctable car la fuite est la seule solution.

Anonyme a dit…

Maëlle=libertad

Anonyme a dit…

Maelle : Ok, je note!!! Heureusement que tu le dis !!!