Le post précédent n'a pas été posté le 16 janvier, mais programmé pour. Je n'aurais pas été capable de l'écrire ce jour-là.
Qui l'eut cru ? Personne, je crois, ni moi, ni Si Mohamed, ni aucune des personnes évoquées ici. Personne.
Mais les évènements, pour soudains qu'ils aient été, ne furent que plus bouleversants. Je n'en suis pas remise encore.
Comment non pas, décrire ce qui s'est passé, mais l'exprimer ? Après des années de murmures, de regards détournés, de paroles inachevées, les épaules courbées, le corps affaissé, exprimant dans son relachement même l'abattement et la résignation, soudain, un jeune homme a été au bout de ce que signifait la contrainte qui pesait sur lui. Il a exprimé, par son acte, la vérité, la vérité exacte de sa vie et de celle des autres : il s'est donné la mort.
La seule liberté qui lui restait était de se donner lui même la mort, plutôt que d'attendre la mort par l'esprit.
Il s'est donné la mort que le régime faisait peser sur lui, il a acceléré le processus en cours. Dans ce monde ralenti, enveloppé d'un brouillard, où tout est assourdi, il a exprimé la réalité des choses, et il l'a exprimé avec des flammes, dissipant ainsi le brouillard.
Et les autres, qui le regardaient, se sont vu eux mêmes dans ce garçon comme dans un miroir : ils ont vu tout d'un coup ce qui demeurait masqué, enfoui, non dit : nous mourons et ça ne sert à rien de s'y opposer.
Ils se sont vus eux même mourir, ils ont vu qu'eux mêmes allaient subir le sort de ce garçon.
La vérité a brillé comme les flammes que Mohamed a allumé, et la vérité agit comme un virus et contamine tout le monde : détourner la tête, oublier, murmurer devient impossible.
Sans que quoique ce soit puisse s'y opposer, la vérité a couru dans le pays. Et tout d'un coup, il est devenu impossible de l'occulter. On les fait mourir et ils ne doivent rien dire car c'est pour leur bien. Il faut oser le penser, il faut le penser, il faut le dire, il faut dire que ça n'est plus possible.
La vérité a cheminé lentement, elle n'avait pas l'habitude, elle devait emprunter des voies fermées dans les esprits, des zones barrées par les gens eux mêmes, habitués à penser que l'insupportable est acceptable. Elle a fracturé des portes, brisé les fenêtres, fait tomber les murs jusqu'au jour où la conclusion s'est imposé d'elle mème, sans que l'on y puisse rien.
Il fallait que cela cesse, il le fallait, ça n'était plus possible.
Il n'y avait plus de place dans les esprits pour le doute, la peur, l'interrogation.
La parole retenue ne pouvait plus l'être.
Et l'homme prostré sous les chaînes s'est levé.
C'est un miracle que je n'arrive pas à bien réaliser ou comprendre.
Il me semble que les choses se sont passés ainsi.
Dans La conquête de l'Amérique : la découverte de l'autre, Tsvedan Todorov raconte que les Indiens d'Amérique, pour échapper aux souffrances que leur infligeaient les Espagnols, se suicidaient en masse. Il raconte que les prêtres dirent aux Indiens que dans l'au delà, c'étaient les Espagnols aussi qui régnaient, pour les dissuader de se suicider.
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3 commentaires:
Et je te remercie pour tes twitts durant ces instants si inconcevables il y a peu. Je crois maintenant les doigts pour que ce peuple puisse vraiment sortir de l'enfer, sans retomber dans un autre comme cela est arrivé en Iran.
Oui, il faut espérer que tout se passera bien, mais la situation de la Tunisie me semble totalement différente.
Merci pour ce beau post, poétique, les mots juste, pour ce réveil tant attendu. Jolie conclusion, je rajouterai que Ben Ali ira régner en enfer maintenant.
Des ces 23 ans, le monde retiendra le désormais fameux "Dégage, Dégage" !
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