samedi 7 février 2009

Samia

Samia était le secrétaire du collège. Un personnage.

Sa mère était bretonne, et une grande figure de la vie politique locale antérieure, côté gauche. Son père était irénien. Ses parents vivaient en France, ils avaient une maison en Irénie. Elle avait de la famille un peu partout. Cependant, je crois qu'elle parlait peu de la famille de son père.

La première chose qui m'a frappé chez elle,c 'est sa bêtise ; la deuxième, son rôle fondamental dans le collège. Dans tout emploi, il existe une ou plusieurs personnes qui ont des postes subalternes, mais qui peuvent vous aidez si vous avez un souci. Parfois, être ami avec le portier peut-être aussi intéressant qu'avec le PDG d'une boîte. Certaines personnes sont des personnages clefs. Samia était un personnage clef. En outre, comme elle adorait sa propre importance, il suffisait de la flatter un peu et elle outrepassait ses fonctions. Elle était très facile à flatter. Elle adorait cela, et il était même difficile de ne pas le faire : comme elle travaillait au collège depuis longtemps et qu'elle "connaissait tout le monde", il suffisait de lui dire qu'elle était, d'une certaine façon la directrice du collège, ou au moins l'assistante du directeur. Par ailleurs, elle était distraite, étourdie et faisait nombre d'erreur. Mais elle ne le montrait pas, et au contraire, insistait sur celles des autres.

La première fois que je travaillai au collège, elle vint me faire signer des papiers dans ma salle. J'avais perdu ma mère quelque temps avant, et je ne sais comment elle me posa une question sur ma mère. Elle n'était pas sensée savoir qu'elle était morte, je ne le lui avais pas dit. Mais elle le savait, grâce au téléphone arabe. Seulement, elle avait posé cette question de façon impulsive, oubliant que ma mère était morte. En lui répondant, je le regardai, et l'expression de son visage, bizarre, me frappa. Ensuite, elle sortit avec les papiers remplis, je sortis une seconde derrière elle pour une question que j'avais omis de lui poser. Je la trouvai dans la salle voisine, manifestant le trouble énorme et excessif des gens qui font des histoires pour tout : elle disait à une autre prof : Oh la la !! quelle gaffe ! je lui ai posé une question sur sa mère !!!
Au moment où elle disait cela, j'entrai dans la salle, et du coup elle se tourna vers moi, les yeux écarquillés : oh !! Je suis désolée, je suis désolée !
Je l'assurai que ce n'était pas grave. Elle tint à me faire toutes sortes d'excuses et de caresses inutiles, assez lassantes, mais qui me donnèrent une bonne indication de son caractère. Je n'eus jamais, jamais, confiance en elle. Pourtant, nous parlions de toutes sortes de choses, pendant des heures. Mais je ne lui dis jamais rien de personnel.

Samia avait une vie sociale intense. Elle sortait tous les soirs après le boulot, allait en boîte, chez des amis, dont elle possédait une collection innombrable. Des hordes de gens, semblait-il, passaient, dînaient, dormaient chez elle, à l'exception notoire de son fiancé, qu'elle réveillait à trois heures du matin pour qu'il rentre chez lui. "Il n'a jamais passé une nuit chez moi, me disait-elle fièrement - il fallait apparemment en être fier. Il les commençait, sans les terminer, et elle tenait à ce que j'en sois persuadée. Quand je lui disais qu'en ce qui me concernait, il aurait pu rester (ou elle aurait pu ne pas m'en parler), je voyais que ce n'était pas la réponse. La réponse convenable était celle de la prof de français, qui disait avec un grand sourire indifférent : "bien sûr!". Avec le temps, je dis aussi : "Bien sûr!". Au début, je ne comprenais pas pourquoi il fallait dire bien sûr. Maintenant, j'ai compris. Je ne sais pas l'expliquer autrement qu'en disant que c'est comme les gens qui vous disent : ne faites pas attention au désordre quand vous rentrez chez eux. la réponse n'est pas : T'inquiète pas, je m'en fous. La réponse est : mais c'est très bien rangé. On touchait là à une petite différence culturelle, toute petite, ou énorme, c'est selon. Nos deux univers coincidaient, mais il y avait cette petite zone opaque et mystérieuse de son copain qui ne passait jamais une nuit chez elle, bien sûr. Cette opacité mystérieuse se retrouvait ailleurs dans le pays.

Samia était blonde décoloré, avec des cheveux raides et mous. Elle avait une vilaine peau très grasse et boutonneuse, qu'elle soignait avec assiduité et qui s'améliora avec le temps. Elle fut fiancée un an avant son mariage. Elle est aussi indissociable de mon séjour que le ciel ou les bougainvillers. C'était un personnage déplaisant, mais je l'aime parce qu'elle fait partie de ma vie là bas.

1 commentaire:

M1 a dit…

Plus qu'un personnage, une personnalité! :)