Fabienne était une dame de près de 60 ans, mais elle paraissait plus jeune, je trouve. Peut-être à cause de son sourire quasi perpétuel, ironique et distant.
Les détails de sa biographie m'échappent un peu. Elle était marié à un Irénien ; elle avait une fille ; elle avait enseigné en France ; en Irénie dans le système étatique ; puis dans le système français. Je ne sais dans quelle proportion elle avait travaillé dans chaque système. Elle m'impresionnait. C'était une Dame. Je n'avais pas du tout l'impression d'être sa collègue.
Elle était de cette catégorie de prof qui ont atteint le niveau paradigmatique du prof. Peut-être que même si elle n'avait fait qu'entrer et s'asseoir les élèves l'auraient écouté. Selon mon fils, qui l'a eu, et ne s'intéresse pas du tout à l'école, elle était ennuyeuse. En fait, elle était épuisée, vidée, lassée. Tout le monde louait son professionnalisme, mais elle-même, je crois, avec son regard ironique, ne se faisait pas d'illusion : elle n'était plus que professionnalisme. Elle appliquait, fatiguée et sans illusion, des méthodes et des procédés, avec une maestria vide. Enseigner épuise, au sens propre : on donne constamment, et il vient un moment où l'on n'a plus rien.
Mais à part cela, elle était agréable, souriante, jamais de mauvaise humeur ; dans le pire des cas elle avait l'air absente. Elle n'était pas de ses gens qui font peser sur les autres leurs états d'âmes ou qui arborent leur humeur comme un vêtement dont l'état devient leur sujet de conversation. Elle se contrôlait parfaitement. Elle répondait à mes questions de fausse débutante angoissée sans s'impatienter, et avec un respect courtois.
Dennis me dit d'elle, après son départ, qu'elle était en quelque sorte la "voix de la sagesse" au sein de l'école.
Mariée à un Irénien, elle fut l'un des derniers remparts contre le clivage qui finit par s'instaurer (et qui ne fait qu'empirer depuis mon départ, car j'étais aussi un rempart) et pour lequel je ne trouve pas de qualificatif entre les Français et les Iréniens. Elle avait envers son mari un humour de femme de son âge devant un mari bourru, lent d'esprit comme sont les hommes (souvent - excusez moi), old fashioned et de plus en plus indifférent à ce qui n'était pas sa vie. Elle m'invita chez elle une fois, elle habitait loin, dans une ville de pêcheur transformée en zone touristique et pourvu d'un cimetière marin magnifique. Elle y avait une maison qui comme les trois ou quatre maisons de françaises mariées à des iréniens, ressemblait à un petit monde chaleureux et clos. Sa maison me permit de mieux la comprendre : elle constituait son univers, et Fabienne ne faisait qu'en sortir avec philosophie pour y retourner ensuite : sa maison et tout l'univers qu'il y avait derrière était sa vraie vie. L'école et tout ce qu'il y avait derrière était une deuxième vie, accessoire, et elle n'établissait que de rares connexions entre les deux. Ceci, c'était la sagesse de l'âge : c'est exactement ce que je fais dans de nombreuses situations, maintenant.
Dans le petit groupe plus étroit dont je vais parler, Fabienne était une force ; doucement active ; et positive ; ou disons constructive; elle empêchait la désagrégation, la séparation, le conflit. Il y avait en elle une force douce et brillante.
Je suppose que tout cela fait un peu confus ou bizarre. Mais je dis les choses comme je les sens : la suite permettra de comprendre.
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1 commentaire:
çafait tout sauf bizarre! et toute confusion est tout a fait délicieuse dans tes textes ;)
C'est la saint-valentin en Irénie? tout doit être love :)
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