Dennis était le prof d'anglais et le seul expat. C'était un garçon mince, dont la principale caractéristique physique était qu'il n'avait pas de fesses. Il avait donc toujours l'air chiffonné, quelque soit la façon dont il s'habillait, plutôt coquette.
Dennis était celui que j'appréciais le plus, mais jamais nous ne devînmes vraiment proche. C'est tout une situation très intéressante.
Dennis représentait très probablement un cas très rare dans l'Education Nationale, je suis convaincue qu'il était de droite : il était exigeant, élitiste, critique envers les élèves les moins travailleurs, pour lesquels il n'avait aucune compréhension et dont il parlait très durement. Parce qu'il préparait beaucoup ses cours et qu'il était un bon prof, il était respecté, mais à part cela, les élèves ne l'aimaient pas trop.
Dans les rapports avec les élèves, on peut toujours, par facilité, ou peut-être est-ce normal, utiliser le charme. On charme les élèves ; on établit avec eux des rapports basés sur le jeu, sur une attitude, je ne sais comment l'expliquer. Je l'ai f ait moi même, même si je déteste (intellectuellement ) cela. Dennis ne faisait pas cela : la seule complicité qu'il entretenait avec les élèves était celle de l'intellect. Il admirait les élèves intelligents et ceux-ci le sentait. Il n'avait que mépris pour les autres, très discrètement, bien sûr. Un mépris aimable pour les gentils, plus sec pour les emmerdeurs ou les paresseux patentés.
Ceci doit donner de lui une image négative ; mais j'ai dit que c'était le prof que je préférais. Il lisait beaucoup, comme moi. On pouvait parler de nos études, nous avions eu des parcours similaires : la fac, à des époques voisines. Nous aimions les mêmes films, ou quasiment.
Dennis était toujours réservé et mesuré dans son attitude. Sa joie ou sa tristesse était toujours tempérée. Les deux dernières années, il fit une dépression. C'était un homme d'une très grande fragilité à l'intérieur. Peut-être d'un très grand vide. Il ne laissa rien voir de sa dépression. Ou très peu. Un jour, alors qu'il me ramenait chez lui et que nous parlions, il se mit à pleurer. Il pleura d'une façon très particulière : comme s'il avait déjà pleuré avant, pendant la journée, mais de façon invisible ; mais dans la voiture, en me déposant chez moi, alors qu'il avait encore de la route à faire ; il pleura, sans raison particulière, les larmes se mirent simplement à couler sur son visage, comme s'il y en avait eu trop en lui. Il s'essuya les yeux, continuant de parler d'une voix brisée par les larmes, sans marquer autrement le fait. Je lui dis toutes sortes de banalités, utiles ou inutiles, mais il ne voulait pas que je les dise : il savait déjà ce que j'allais dire, que cela irait, que ça ne pouvait pas être si grave. Il le savait (que ça irait et que ça ne pouvait pas être si grave), il n'avait pas besoin de m'entendre le lui dire. Il le savait mais ce savoir était impuissant face aux larmes et la tristesse totale qu'il ressentait. Je le savais aussi, mais je ne pouvais rester silencieuse.
Il pleurait, je pense, son couple raté, et l'angoisse qu'il avait de rentrer en France. Les expatriés vivent à l'étranger, au soleil, des vies de luxe, enseignent à des élèves de luxe (je parle bien de ceux qui ont le statut d'expat de l'EN, pas les résidents, qui ont leur salaire normal de France, plus une petite prime, très convenable, mais rien à voir avec les super salaires des expats de l'EN). Et puis tout d'un coup ils rentrent et ils sont profs en France. C'est vraiement l'explosion de la bulle de luxe et le retour à la vraie vie. On ne peut (sauf piston, et lui n'avait pas de piston) faire deux expatriations de suite. Il faut rentrer dans le système et repostuler, au risque de ne pas être pris.
Son couple était affreux, j'en parlerai, mais il avait dedans une part de responsabilité. Dennis était un homme sensible, mais lâche ; il laissait son épouse diriger nombre de choses, pour lui en faire ensuite le reproche.
Dennis se sentit mieux sur la fin de son contrat : il avait postulé pour un DOM ou un TOM (je les mélange) dans lequel on paie les fonctionnaires 23 mois par an pour les motiver. Je crains néanmoins qu'il n'y ait guère été heureux. Une île toute plate avec des élèves au niveau médiocre. Mais il y passa deux ans, pour l'argent.
Dennis savait que son angoisse de se retrouver en France, prof tout bête, sans argent, était méprisable. Il le savait. Il n'osait pas en parler et dire : je veux du fric. Il ressentait cette angoisse, il savait qu'il ne pourrait plus être juste prof normal, il s'en méprisait; mais il ne pouvait pas s'empêcher de vouloir de l'argent, une vie plus.... plus... une vie différente. Il était ce qu'il était, se voyait l'être, et ne s'aimait pas trop l'être.
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4 commentaires:
Un portrait très subtil Zelie! Comme tous les portraits des autres personnages! Mais celui-la est assez attachant!
Sinon pourquoi est-ce que la culture de l'exigence et de l'élitisme devrait être uniquement de droite? :)
Moi je pense qu'il est de gauche, il n'ose pas dire je veux du fric! ;)
M1 c'est vrai :) a droite c'est même glorieux de revendiquer son envie d'argent.
Oui, vous avez raison.. Mais j'ai un feeling de droite honteuse avec lui, pourquoi? peut-être y a-t-il d'autres indices que je n'ai pas repéré...
Valérie de haute Savoie @ Oh les temps changent tu sais, je connais des profs gauchistes qui n'ont aucun complexe à rouler en 4x4 et facturer du conseil aussi cher que Kouchner :) mais il reste militant de base à la CGT ;)
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