lundi 7 avril 2008

Momo (3è)

Ce post vient tout juste de m'être inspiré par Ada.

c'était l'une des meilleures classes que j'ai jamais eue. Je les connais depuis la sixième. Sérieux. Volontaires. Travailleurs. Mignons. Polis. Gentils. Pratiquement que des garçons.
Dans le tas : Charles-Xavier. Le seul à porter des chaussures bateau et des polos. Il a une tête de pré-Science Po. Il est français, au cas où quelqu'un aurait loupé. Sa mère vient en jaguar à l'école et ils ont un bateau. Ils sont catholiques pratiquants et ne se mélangent qu'un peu (avec Astrid). Ils ne sont représentatifs de rien. Il a souffert en classe, et cette année-là, il se lâche, dit un ou deux gros mots en rougissant, tout le reste de la classe l'encourage. Il joue très bien du piano, mais se croit un peu trop intelligent. Le fait est qu'il n'est pas idiot.

Schl*ou*mou : un cas. Le seul élève juif de l'établissement, sauf Gigi, qui est mixte. Je mets des astérisques parce que j'en ai parlé à tout le monde alors je stresse. Un élève sérieux, travailleur, angoissé, qui souffrait avant que je lui remette sa copie, de stress, répétant :"j'ai raté, j'ai raté, j'ai raté" avec angoisse pour conjurer le sort. Je l'impressionnais terriblement et il était en effet faible dans ma matière, mais par stress uniquement. Tout le monde se moquait de lui, il était irrésistible, une sorte de grand et gros enfant de 8 ans dans un corps de 15, maladroit, balourd, empoté, mais derrière tout ça beaucoup plus dégourdi que tous les autres gâtés, car il devait régulièrement travailler pour aider sa famille et lui, il savait pourquoi il étudiait. Une des dernières familles juives de la ville, nous disaient ceux, rares, qui avaient la mémoire d'une cohabitation harmonieuse entre les communautés.

Le fils de Sara : Un garçon introverti, clair en apparence, mais tourmenté au fond, excellent élève et dont je remarquai quelques écarts de comportement cette année là, qui me firent demander à sa mère si tout allait bien? Et me valut l'admiration de la dite mère et de Sabine, car tout n'allait pas bien et je m'en étais rendu compte.

Une superbe fille blonde, belge, née dans le pays, et, au final, irénienne. Conflit avec sa mère, mais une fille merveilleuse.

Un français à cheveux longs, dont le père évoquait un gaulois dans Astérix, et qui ressemblait à un cocker. Complètement nul, et hors niveau, plaçant mollement Charlemagne aux côtés de Jules César dans un magma temporel insupportable. Il y a eu deux guerres mondiales? Et le mec qu'aimait pas les juifs, c'était laquelle? Mais sympa dans le fond.

Issam et Karim, le duo de choc pour me provoquer et me demander quand on allait faire la Palestine? c'est au programme.

Aurélien, un petit français adorable et plein d'humour, pas très bosseur mais sympa qui ne rêve que .. d'armée. (ce qui me fait rire car il est rétif à toute autorité et il me répond : "ouais.. mais je suis comme ça avec vous, Madame...Mais à l'armée je serais pas pareil")

Bref. Une classe sérieuse au fond et préoccupée de résultats, quand même, hein, parce que sinon papa et maman sont tristes et les études c'est important.

Bon. Et en début d'année arrive... Momo.
Momo pour Mohamed. Mohamed arrive de Strasbourg.

Il porte un jean, des chaussures en cuir noir et une petite mallette de travail, qui lui donne l'air d'un étudiant à la fac. Son dossier scolaire est une catastrophe, il s'est déjà fait virer de plusieurs collèges. Il arrive dans la classe avec un scepticisme souriant. Dès le premier cour, sans cesser de sourire, il regarde autour de lui avec une visible stupéfaction.
Les élèves entrent. Ils s'asseyent. Sortent leurs affaires. Momo est pris au dépourvu. Il est visible que venir à l'école avec son matériel et l'objectif de travailler ne l'a que rarement effleuré au cours de sa scolarité. Il est gêné. Fait semblant de fouiller dans sa petite mallette, très fine pour être remplie. Je lui demande gaiement où sont ses affaires. Un élève me fait remarquer qu'elles ne sont peut-être pas arrivées, genre vous n'allez pas tout de suite l'engueuler, hein? Momo a l'air soulagé. il n'avait pas prévu ça mais puisqu'on en parle, bin voilà c'est juste ça :pas encore arrivée.
No souci, il va suivre avec son voisin.
Tandis qu'un élève sérieux vient s'installer avec son livre près de lui, Momo fait bravement face à la situation. Non, il ne rêve pas, il est en cours et il va poser ses yeux sur le livre. Il n'a jamais vu ça. Mais qu'est-ce qu'il va dire à ses potes de Strasbourg? 'tain la te-hon, ils bossent dans ce bahut.
Il regarde autour de lui fugitivement. Non, y a pas, tous les élèves suivent le cours. Dingue. Je parle. Personne ne me coupe. ILS LEVENT LA MAIN POUR PARLER. Je demande de lire le document 3. Ils sont 5 à lever la main. Momo les regarde de côté, il voudrait leur expliquer mais visiblement il ne sera pas en majorité... On lit le doc 3. On répond aux questions. On fait des exercices. Ils prennent tous leurs cahiers. Momo n'a pas de cahier. Je lui demande si le cahier non plus, il ne l'a pas trouvé dans les librairies? Issam surprend l'ironie de ma voix et prend la défense du nouveau. Il sait pas. C'est un nouveau. je vais lui laisser le temps de se repérer?Mais tu vas lui apprendre, hein Issam? Tu vas lui montrer les libraires comme un gentil petit Issam que tu es et il va se rendre compte qu'un Irénie on trouve des cahiers, oui madame. Attention, j'ai l'affreux défaut d'être ironique et c'est pas toujours cool avec des ado.
Les livres de Momo arriveront en novembre. il achètera un cahier pour toute l'année, ce qui était encore trop.
Un jour de rage devant son apathie, je me suis levée et j'ai vidé, de rage, son cartable sur son bureau. (parfois la colère m'emporte, je crie je perds mon calme, c'est mal)
Mais Momo ne se démonte pas. Il va passer toute l'année à n'en pas croire ses yeux de voir la classe travailler, à ne jamais amener son livre, sauf une fois de temps en temps, anecdotiquement, en me précisant "je l'ai mais j'ai pas fait exprès, je voulais prendre le livre de maths parce que le prof de maths il est comme vous, mais je me suis trompé".
- Le prof de maths est comme moi?
- Oui : il veut que j'amène mon livre.
La classe l'adore, et pourtant demeure travailleuse. Le cas Momo est encadré avec bonhomie. Il est un représentant sympathique d'une autre réalité scolaire. Il ne dérange pas, d'ailleurs. Sauf moi, quand je suis de mauvaise humeur, et c'est vraiment parce que je le cherche. Je le regarde, en fulminant, et il s'étonne :
- J'ai rien fait, madame !!!!
- Justement.
(presque tous les dialogues que j'ai avec lui sont d'anthologie).

Le prof d'anglais conclut : "A Hadra, on pourrait faire réinsertion pour les cas. Le club med des glandus. On les calme. Vous n'y arrivez plus avec vos cas en France? Envoyez les à Hadra !"

8 commentaires:

Anonyme a dit…

Heureuse d'avoir retrouvé, au hasard de mes périgrinations sur le WEB, votre blog renouvelé que j'avais perdu de vue depuis quelques mois alors que je le dévorais quotidiennement.J'y guettais l'arrivée d'un nouveau post, en vain, alors que vous aviez tout simplement changé d'adresse.
Votre écriture s'affirme et nous tient en haleine au gré de ces portraits si finement peints. C'est un vrai délice de plonger dans votre vie d'expatriée, de rencontre de l'autre, de questionnement sur soi, sur la possibilité d'être en lien.
Je risque de repartir aussi dans quelques mois, avec ma tribu, pour une contrée asiatique. Je crois que j'essayerai d'écrire (je n'ai pas votre talent, ce sera pour moi). Cela me permettra de vivre les choses différemment, de donner du relief, de me permettre de porter un regard autre sur cette communauté d'expats que je redoute de retrouver.
Bon courage pour votre nouveau départ.
Lolotte

Anonyme a dit…

Mais non mais ça m'intéresse !!! je ne savais pas que mon blog pouvait manquer, c'est très agréable à entendre. Quoiqu'il me semble être tombé dessus un jour il y a longtemps... Moi ça m'intéresse ce que les gens racontent sur leur vie.

Anonyme a dit…

Pour votre départ, prévoyez de vous investir dans une activité. La fréquentation assidue de femmes expatriées peut nuire à la santé (je ne dis pas de ne jamais en voir, hein...). D'autre part, un détail : je me moque beaucoup des 4x4, mais dans certains pays, il faut en avoir sinon c'est galère dès qu'il pleut ou qu'on sort des routes bien faites. Je me suis déjà retrouvé comme une idiote avec une saloon car , la direction abimée parce que j'avais roulé sur des gros cailloux, à deux heures d'une grande ville, dans un désert de cailloux. Et un enfant dedans. Donc bon.

Anonyme a dit…

Je ne retomberai pas dans le piège de m'investir à fond dans la communauté expat comme lors de ma première expatriation (mais tout était nouveau, j'arrêtais de bosser et je vivais cela comme une libération, mes enfants étaient petits et j'avais besoin de rencontrer d'autres femmes qui vivaient la même chose que moi). En fait je vais essayer de continuer les études que j'ai commencées depuis mon retour en France car j'ai besoin de continuer ce projet (soit par correspondance, soit en m'inscrivant à la fac si c'est possible)
Super idée le 4*4 (sauf si on part à HK! ).
On n'en est pas là, mais je prépare anticiper et me préparer à un futur départ, histoire d'être prête dans ma tête...
lolotte

Valérie de n'importe où a dit…

Aurais-je ta patience ? J'en doute, mais je lis cela avec beaucoup de plaisir.

Anonyme a dit…

Effectivement, c'est bien vu, des Momo cette année j'en ai 20 par classe. D'ailleurs, j'ai trouvé une solution pour les affaires qu'ils n'amenaient jamais en classe. Ils laissent tou en classe, dnas l'armoire du fond! J'avalise le fait qu'ils ne regarderont jamais leur cours chez eux, mais bon...
Du coup cette année j'ai piqué plusieurs crises parce qu'ils balançaient les livres d'un bout à l'autre de la classe pour me les rendre. Je crois que je dois préparer des cours sur playstation !
Je vais passer une mention de FLE pour avoir plus de chances d'enseigner à l'étranger !

Anonyme a dit…

Bon, je suis rassurée, je m'inquiétais vraiment, c'est très gentil d'être passée me voir. Tes billets me manquaient! Et puis il faut quand même que je fasse des gnocchis...
A bientôt.

Anonyme a dit…

Ah oui, les gnocchis !!! A la machine à pain ça va plus vite.