Difficile de m'y remettre, mais on va essayer.
Il est temps de parler d'Eddie.
Quand je l'ai rencontré, j'étais en train de me dire que les affirmations d'Emma avaient un caractère bizarre, et que Martine me fatiguait. Mes relations glaciales avec les franco-iréniennes me stressaient, j'essayais d'être sympa et plus j'essayais moins ça marchait : je suis parvenue à la conclusion qu'il y a toute une série de personnes dans le monde avec lesquelles il faut être odieux ; on n'a pas de meilleurs rapports avec eux, mais on se fait respecter. A l'époque, accablée par ces rapports difficiles avec tous ceux qui m'entouraient, et incapable, hélas, de vivre seule (alors que maintenant, beaucoup plus), je m'étais rabattue sur Bénédicte et Sophie.
Bénédicte était une originale : elle s'habillait soit comme un sac, soit comme Fantomette se serait habillée adulte. ça me fascinait. Elle semblait totalement imperméable à ce que l'on pensait d'elle. Elle avait un physique rare, trapue, charnue, mais pas grosse, ni ronde, je ne sais comment expliquer ça. On pourrait dire qu'elle avait une ossature épaisse, rablée, mais peu de graisse dessus, ce qui lui donnait un air solide, résistant, entêté. Elle avait un visage rond comme certains types de slaves. Elle était très brune, mais avec le teint clair. Elle parlait toujours très poliment, respectueusement, mais sans bassesse, soucieuse de bien montrer qu'elle affirmait, sans l'imposer, son point de vue.
Elle était mariée à un médecin irénien, un grand homme mince à l'air toujours mélancolique. Il avait travaillé en France, où tout s'était très bien passé ; ils avaient "fait le choix de revenir en Irénie pour que les enfants connaissent leurs deux cultures". Les choses ne se passaient pas aussi bien, mais ils n'aimaient pas trop en parler.
Le mari de Bénédicte, appelons-le Sahbi, devait passer un examen pour obtenir un poste titulaire à l'hôpital, appelé agrégation. Le détail administratif importe peu. Il passa l'examen, et son chef, outrepassant son devoir de réserve, lui annonça, avant les résultats officiels, qu'il avait obtenu le poste. Mais le jour de la publication des résultats, son nom ne figurait pas sur la liste. Une fille de la capitale, bien mariée, ou en bons termes avec une huile quelconque, avait eu le poste, le titre, à sa place. Mais Sahbi allait continuer à exercer les mêmes fonctions qu'auparavant, car elle n'allait pas venir : sa nomination n'était que de principe, pour lui permettre, une fois titularisée, de demander sa mutation sur la capitale.
Ce n'était pas "très" grave ; en fait, le chef de Sahbi lui dit qu'il suffisait de passer une nouvelle fois l'examen, mais cette fois il l'aurait. Mais ce n'était pas si simple. Sahbi ne m'a jamais dit exactement ce qu'il avait pensé ou ressenti. Mais le jour où Bénédicte m'a raconté ça, nous étions à l'école. Sahbi se tenait debout, l'air plus mélancolique que jamais, son grand corps voûté légèrement penché en avant, avec un sourire amer, ironique, triste, déçu et fatigué. Il avait beaucoup travaillé, mais cela ne servait à rien, de toute façon. Quelqu'un pouvait venir et le coiffer au poteau. Je me sentais désolée pour lui, et je ressentais (ou il me semblait que je la ressentais) aussi l'amertume que l'on pouvait avoir quand on a quitté un pays étranger pour rentrer chez soi, et que chez soi, on est accueilli par des désillusions, le rejet, l'indifférence, le mépris, la médiocrité. Je leur ai proposé de venir déjeuner à la maison, ils sont venus. Ils n'étaient pas tout à fait avec nous. C'est facile, quand on est français, de râler et de dire ah la la, ce pays, 'ils" ne changeront jamais, etc. Mais nous ne pouvions dire cela devant Sahbi et sa tristesse muette, polie et même souriante. Encore une fois il y avait entre nous, au milieu de la table, le sujet qu'il ne faut jamais aborder et d'ailleurs qu'on ne saurait même pas définir ou délimiter : on sait juste qu'il y a des choses qu'on ne dit pas, on ne sait pas comment les dire, on va être maladroit.
On a donc manger en ne parlant de rien et ils sont rentrés chez eux.
Sahbi est sorti peu à peu de la tristesse.
L'année suivante il s'est réinscrit. Mais il s'est présenté pour s'inscrire le lendemain du dernier jour. Il avait confondu les dates. Bénédicte m'a raconté cela en riant, car somme toute c'était une amusante petite anecdote, n'est-ce pas, et en me disant que sûrement il faisait un petit blocage.
L'année suivante, il a fait attention aux dates, il s'est inscrit, il a eu l'examen, il a eu le poste.
Finalement, ce n'est pas très grave.
Sahbi reste pour moi cette silhouette désolée, un peu voûtée. N'ayant jamais été très proche de Bénédicte, je m'en suis éloignée. Ce n'est pas que je ne la comprenne pas ; elle m'avait d'ailleurs dit que parfois, quand on voyait certains aspects du fonctionnement du pays, on ne pouvait s'empêcher de ressentir de l'agacement ; en effet. Je n'ai pas su trouver le moyen poli, courtois et respectueux de l'autre d'exprimer mon agacement, c'est ça. Basculer dans la critique de base n'a rien de réjouissant. Contempler des désastres non plus. Donc, je ne sais pas faire mieux que le départ sur la pointe des pieds, avec tristesse.
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5 commentaires:
Sahbi parait bien surmonter la médiocrité par la classe. c'est peut-être un bon moyen d'exprimer son agacement, la médiocrité se fait humilier par la classe!
Bonne reprise Zélie, tes posts nous ont manqué!
C'est touchant,quel gâchis.
Merci de ton retour! :)
Bon retour cela fait plaisir de te lire.
Il est touchant cet homme, j'avoue qu'il est un peu déroutant, mais en fait m1 a raison, il a de la classe...
Bon retour cela fait plaisir de te lire.
Il est touchant cet homme, j'avoue qu'il est un peu déroutant, mais en fait m1 a raison, il a de la classe...
Voues êtes super sympa, tous, j'espère que je vais m'y remettre.
Oui, c'est vrai, Sahbi a de la classe et de l'élégance. Il ne bascule pas dans la critique. Bon. C'est indubitablement noble. Mais moi je n'étais pas comme lui. J'étais énervée. De loin, et avec le recul, cela semble assez dérisoire. Ou pas. Je ne suis pas assez analytique pour juger. Il faudrait que je parle d'un roman de Yasmina Khedra que j'ai lu... Fasse le Ciel que je me bouge.
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