Avec Bénédicte, avant les évènements qui nous ont éloignés parce que - je ne sais pourquoi, disons qu'on ne pouvait pas parler de ce qui s'était passé, nous allions nous promener, avec d'autres mamans, dans les oliviers ou sur la plage. Les enfants jouaient ensemble. Sur la plage, c'était, disons, plat et près des oliviers, c'était plein de terre. Mais enfin on essayait de sortir du carcan piscine club.
Bénédicte avait une amie, Sophie. Sophie était belge. Elle était aussi mariée à un irénien. Je précise que ces deux femmes ne me traitaient ni comme une ennemie, ni avec distance, ce qui rendait leur compagnie très agréable, mais malheureusement je n'avais pas tant de choses que ça à leur dire...
Le mari de Sophie appartenait à une très riche famille du Paradis (lequel se trouve en Irénie, au sud). Ils possédaient des usines un peu partout, pour autant que je puisse en juger.
Je n'ai jamais vu le mari de Sophie, qui, un peu comme le mari de Sabine, comprenait très bien que sa femme voie des amies, mais se cachait dès qu'elles arrivaient (toutefois, sur ma demande insistante, le mari de Sabine avait bien voulu un jour me donner un cours de géopolitique, dont je ne me suis toujours pas entièrement remise). On va quand même l'appeler Walid, pour la commodité du récit.
Walid avait au moins un frère et une soeur, dont je parlerai ici.
Son frère était un homme d'affaire et possédait plusieurs usines - un nombre apparemment conséquent d'usines. Désireux d'aider son petit frère, il lui donna un emploi dedans, dans une ville proche du Paradis. Cette ville se trouve très au sud de l'Irénie, et le sud de l'Irénie, bien que possédant un charme presque magique, se situe beaucoup, beaucoup plus loin de l'Europe que le Nord de l'Irénie. Sophie trouva donc l'adaptation abrupte. D'autre part, une soeur de Walid, vivant au sud et mariée à un français (une sorte d'aventurier tranquille), prit Sophie en grippe et se montra extrêment désagréable avec elle. Le hasard et la petite taille du pays font que je connais, par d'autres biais, le français en question, et que j'allai un jour boire un verre chez lui ; sa femme (donc la belle-soeur de Sophie) m'accueillit par un regard inquisiteur, m'observa et me dit : -C'est toi qui connais Sophie? et j'ai commencé à rire, en me demandant comment on peut échapper à ce pays? Après si peu de temps, je commençais à sentir vraiment tous les murs se refermer sur moi et j'avais la sensation pénible que je pourrais plus jamais rencontrer quelqu'un qui, par un biais quelconque, n'ait pas déjà une idée sur moi, avant de m'avoir rencontré.
Quoiqu'il en soit, les relations entre Walid, sa soeur et sa femme se dégradèrent, et le frère proposa à Walid un poste tout au nord du pays. Ils y passèrent un an ou deux, avant que le frère ne propose un troisième poste à Walid, près de Hadra. C'est à ce moment que je connus Sophie.
Sophie et Bénédicte se comprenaient car elles étaient toutes deux mariées à des Iréniens, alors que moi, pas, sans avoir cependant la mentalité plus agressive de Sabine et ses amies. La preuve : elles parlaient à des françaises mariées à des français, alors que les autres me faisaient toujours la tête, sauf Sabine, mais du bout des lèvres et sans louper une occasion de m'expliquer la vie.
Là aussi, la difficulté de communication provenait de ce qu'elles avaient toutes deux envies de se raconter leurs difficultés, mais hors de mon écoute (sauf de temps à autres) car elles ne voulaient pas que je reparte avec des idées fausses sur les Iréniens. Elles aimaient leurs maris, mais voulaient se plaindre de certaines choses entre elles, sans une française pour les écouter et conclure que de toute façon les arabes sont comme ci ou comme ça. Elles se laissaient parfois aller à parler, vers le soir, au moment de partir, un peu précipitamment. Je cherchais à répondre en leur parlant avec mille et une preuve de tolérance et de largesse d'esprit, et puis j'en ai eu marre : marre de passer mon temps à essayer de prouver que je ne les jugeais pas. Je les ai écouté en disant mm-mm, sans plus, et peu à peu elles ne m'ont plus appelé. Bénédicte, après avoir été très aimable avec moi, m'a traité (toujours avec politesse) avec une distance polie et un peu triste. Nous nous étions rapporchézs, puis nous nous sommes éloignées. je ne sais pas au jsute pourquoi. Disons que je n'ai plus cherché à les voir, les alissant libres de m'appeler.
Bénédicte, qui cherchait des amies, comme le petit prince et comme moi, s'est tournée, un temps, vers Eddie, mais elle s'en est détournée ; elle s'est tournée alors vers Safia, dont les parents étaient originaires d'un pays voisin de l'Irénie, mais qui avait été élevée en France. Elle a beaucoup fréquenté Safia, qui était très riche ; mais ça n'a pas non plus été avec Safia. Safia aimait les riches, et plutôt français. En tout cas, avec 4x4. Bénédicte n'avait pas de 4x4. Quand Safia a eu suffisamment d'amis avec 4x4, elle a abandonné Bénédicte.
Durant la dernière année, j'avais bien vu le changement de Bénédicte : elle était redevenue aimable avec moi, sans prendre d'air distant. De mon côté, j'étais fatiguée de jouer à cache cache, et je me contentais de lui dire bonjour avec des effusions d'amabilité, sans en faire plus, en lui laissant le soin, si elle voulait de me suggérer des rencontres ou une invitation. Rien. Je n'ai plus bougé. "Tu es sans doute très occupée!" me disait Bénédicte. "Pas du tout", lui disais-je.
Nous avons parlé plus à coeur ouvert quand elle a su mon départ. Je n'ai pas pu me retenir d'avoir une dernière conversation avec elle. Je ne comprenais toujours pas pourquoi nous n'avions pas pu être plus amies.
Lors de cette dernière conversation, elle a, à sa façon discrète, brûlé tous ses vaisseaux, et ça m'a fait de la peine, tout en me mettant en colère (ce que je ne lui ai pas montré). Elle était déçue de l'Irénie, déçue de l'école, des rapports de ses enfants avec les autres, français ou iréniens ; mais maintenant il était trop tard, trop tard pour repartir, son mari avait un travail là, ils ne pourraient recommencer ailleurs, il fallait tout assumer, et rester même si tout allait de mal en pis. Elle ne méritait pas ça, mais ça m'a mis en colère : est-ce qu'il n'y a pas d'autre solution que le regret ou le départ? L'humour? L'espoir de faire changer les choses? Non, apparememnt, Bénédicte n'envisage pas de changements, elle ne travaillera pas, son mari sera toujours soumis à un système schizophrène, ses enfants sont toujours de pauvres Iréniens devant les Français et des Français pauvres devant les Iréniens. Rien ne va, mais il ne faut ni le dire, ni partir, ni lutter pour que ça change.
Je ne peux pas, je ne peux plus, je ne sais pas. Je l'ai déjà dit, je suis partie.
samedi 20 septembre 2008
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