mardi 29 juillet 2008

Cours particuliers

Le fils de Martine, Dylan, n'avait pas eu de place au collège ; en fait, on avait proposé à ses parents une place à la capitale, donc à l'internat, ce que refusèrent ses parents. Ils ne refusèrent pas avec l'humilité qui sied à tout citoyen placé devant la toute-puissance d'une bureaucratie de droit divin et qui rejette toujours la responsabilité de ses décisions sur le service d'à côté ou sur les administrés eux-mêmes. La tendance à l'esclandre de Martine et Robert ne les aida pas ; on peut aider ceux qui souffrent avec discrétion et humilité, pas ceux qui menacent de se plaindre et d'user de leur influence pour. Surtout lorsqu'il s'avère que leur influence est inexistante. La directrice du collège était une femme d'une cinquantaine d'années désagréable, expatriée (et par voie de conséquence extrèmement bien dédommagée de ses fonctions) mais qui ne s'adaptait pas au pays : tous des voleurs, menteurs, mal organisés, conspirant contre elle : elle amusait, de fait, pas mal de gens, sans compter qu'elle partageait le logement d'une autre exilée malheureuse de son âge, responsable du centre culturel français, mais qui, après avoir déploré le pays et ses habitants, finit par leur trouver un certain charme, en la personne d'un de ses habitants, surtout ; les deux intellectuelles se sentirent alors enclines à une douce compassion pour ceux qui n'avaient pas eu la chance d'être français, et fréquentèrent l'intelligentsia locale, hommes et femmes qui affectaient une grande liberté d'esprit et de moeurs de ville de province. Le mari de Sabine, prof à la fac, connaissait l'ami de la responsable du centre culturel, un étudiant plus ou moins défroqué, et cette histoire l'amusait et l'irritait tout à la fois. Sabine n'avait pas de mots pour décrire la directrice, qui m'a toujours fait penser à la Castafiore, son amie, et les amours de celle-ci. Après avoir dénigré le pays, les deux femmes en étaient venues à penser qu'il y avait peut-être du bon dans le cheptel local, mais guère plus.
Donc, Martine, avec son look sexy des années 80, ringard et kitch, ne pouvait s'entendre avec cette forte femme braillarde, intolérante et sotte ; elles ne devaient pas avoir une grande différence d'âge, mais la directrice était, à son corps défendant, célibataire et sans enfants, ce qu'elle ne pardonnait pas à Martine.
Celle-ci mit donc Dylan au CNED et je lui donnai des cours ; j'ai du déjà en parler.
Les cours avaient lieu trois fois par semaine pendant trois heures ; quand ils s'achevaient, il était temps pour moi d'aller récupérer mon fils à l'école et de rentrer chez moi à midi, avant de retourner là-bas pour le redéposer à deux heures. Je n'avais donc pas le temps de déjeuner avec elle, ce qui m'arrangeait, car une méfiance instinctive m'incitait à la fuir ; donner des cours me plaisait et m'occupait, mais Martine avec ses problèmes me paraissait menaçante.
Elle tentait de m'inviter à de petites sorties organisées avec d'autres femmes, Pépette, la belle-soeur de celle-ci, et je ne pouvais pas toujours refuser. Lorsque, croyant m'en tirer, je lui dis aimer la solitude et préférer être seule chez moi, ou voir les gens en tête à tête, Martine comprit qu'elle avait trouvé une Ame Soeur et m'invita en tête à tête. Elle me trouvait merveilleuse, nous étions dans la phase de l'amitié où l'on ne se connait pas et où l'on pare l'autre de toutes les qualités. Quoique je lui dise, j'étais toujours merveilleuse. J'aimais lire : elle aussi, me dit-elle, et elle me montra sa bibliothèque : des best sellers américains (je lui dis que "je n'aimais pas trop", et elle m'expliqua que j'avais tort, il y avait des vies de femmes formidables là dedans, de vraies leçons de vie - règle numéro 3, au moins : fuir ceux qui puisent des leçons de vie dans les romans à l'eau de rose américain ; je veux dire, ne pas penser "après tout, chacun lis ce qu'il veuté" : non : FUIR) et des bouquins de syncrétismes philosophico-religieux absolument terrifiants : mais, hélas, comme j'ai toujours eu une passion coupable pour les bouquins qui voient des extra-terrestres partout (les prophètes juifs, surtout Ezechiel, l'ange Gabriel, les Grands Anciens qui vivent, je crois, planqués dans un souterrain secret sous l'Himalaya qui communiquerait, on n'est pas trop sûr, avec une grotte mystérieuse au Pértuis Nanty en pleine fôret de Brocéliande - les Dieux celtes étaient aussi des extraterrestres), eh bien, je ne me sentis pas le coeur de condamner ses bouquins "La sagesse chinoise en 27 leçons" ou "paroles des sages hindous". Pourtant, c'était moins drôle, et cela éclairait curieusement sa conversion avortée(surtout culinaire) au judaïsme.
C'est seulement aujourd'hui que je réalise ce que le mélange de pensée positive à l'américaine et de pseudo pensée philosophique asiatique peut créer dans l'esprit de quelqu'un. Il y a un siècle ou deux, Martine aurait peut-être passé sa vie dans les pélérinages ou les sanctuaires religieux ; mais là, elle se contentait de déverser sur moi des idées tout d'abord pas désagréables (il faut avoir confiance en soi), puis plus agaçantes(si tu crois en ton rêve, il se réalisera), puis franchement emmerdantes (est-ce que tu visualises tes rêves tous les jours, Zélie? parce que tu sais, il faut).
En même temps, nous discutions de tout cela dans sa cuisine, en buvant du thé, tandis que les enfants jouaient. Martine me souriait et m'entourait d'une sympathie si charmante que je me serais sentie coupable de lui réveler tout ce que sa pensée nouille et molle avait de méprisable et de lamentable pour moi. C'est seulement maintenant que je comprends ce que me disaient mes profs d'histoire moderne : la tolérance est une vertu négative : on s'efforce de supporter l'autre, alors qu'on n'est pas d'accord avec lui, et rien de bon n'en ressort. Mais quelle est l'alternative?
Après réflexion, je crois que toutes les amitiés commencent par une phase d'enthousiasme au cours de laquelle on gomme les défauts de l'autre, tellement on est sous le charme de ses qualités ; c'est plus tard, lorsque l'autre aurait predu le charme de la nouveauté, que les défauts réapparaîtront, comme lorsque la mer se retire. Et par ailleurs on se souviendra que ces défauts ont toujours été là, mais auparavant il s'agissait de simples caractéristiques de la personne, qui deviennent peu à peu de plus en plus insuportables.
C'est valable pour Martine comme pour moi : j'ai gommé sa niaiserie pour ne voir que son amabilité ; elle a vu que j'avais une vie, des activités et d'autres amies, mais mes qualités étaient si merveilleuses, ou peut-être se disait-elle que j'allais finalement laisser tomber tout le monde pour ne plus fréquenter qu'elle, une fois que j'aurais bien été conquise par sa spiritualité. En fait, j'étais juste en train de l'ajouter à la liste de mes ersatz d'amies locales, dans les rubriques "on peut parler de Dieu sans qu'elle saute en l'air" et "les enfants jouent ensemble". En plus, elle aimait le thé et sa maison était bien arrangé. Comme disait Shakespeare, les voyages nous obligent à de surprenants compagnons de lits. Ou quelque chose comme ça.

2 commentaires:

M1 a dit…

les menaces et l'influence sur un air de "tu sais pas qui je suis moi!" ? :)
"les voyages nous obligent à de surprenants compagnons de lits", c'est délicieux! surprenants, le mot est parfois faible!!

Anonyme a dit…

"sa pensée nouille et molle",c'est drôle!
Quand je lis cette expression,je vois un gros bol de nouilles froides japonaises,il faut que je me soigne :o)