Ahmed était le portier du collège.
les premiers temps, il fut absent, indifférent, j'étais étrangère à la petite communauté des enseignants, donc invisible. Il me saluait d'un bonjour minimaliste.
Lorsqu'il s'avéra que je faisais bel et bien partie de ladite communauté, il devint plus personnel, et donc ironique et écrasant. Ecrasant à sa façon c'est-à-dire quand je le voyais seul, en rentrant le matin. Devant la directrice, puis le directeur, il était au contraire extrêmement aimable, et le contraste entre les deux attitudes n'était pas agréable.
Son attitude fut une leçon pour moi. Je suis toujours trop discrète, trop timide, toujours à m'excuser d'avoir l'air de demadner. Il y a longtemps, j'ai adopté une attitude générale d'excuse devant les gens, pratique, mais fausse. Si je dois demander quelque chose à quelqu'un, je prends l'air extrêmement gênée de le déranger, je m'excuse, je rentre dans le bureau en ayant l'air de vouloir sortir, je longe les murs, je ne m'assied que sur une fesse. Pour d'obscures raisons liés à mon histoire personelle, je m'en suis tenue là pendant des années. Cette attitude a souvent réussi à me faire mal juger, en me donnant l'air d'une godiche absolue. Plusieurs de mes amies, dans le passé, m'ont dit avoir été surprise en me connaissant, car j'étais très différente de ce que 'javais l'air d'être.
Avec Ahmed, j'arrivai aux limites de cette attitude. En fait, si vous donnez une certaine image de vous même, les gens se disent que vous êtes cette image. Evidemment, quand on est très sophistiqué, on peut se balader habillé en rocker pour mieux cacher son goût de la poésie baroque ou de la littérature latine. C'est un peu compliqué, mais pourquoi pas. Quand on est dans des milieux très polis, les gens peuvent adopter une attitude moyenne envers tout le monde, ce qui ne les empêche pas de penser, par devers eux, un certain nombr de choses, mais on peut l'oublier ou l'ignorer. peut-être que tout le monde m'a pris pour une abrutie pendant des anénes, mais je ne m'en suis jamais rendu compte. Avec Ahmed, un homme simple et peu éduqué aux hypocrisies sociales, je découvris qu'en me comportant comme une nouille, je lui donnais l'impression que j'étais une nouille et qu'il me traitait comme une nouille.
Je dus donc prendre des mesures, dans la première année. Un peu comme avec les élèves. Ce n'était pas difficile du tout. Il suffisait de parler avec une voix un peu grave, sans question dans la voix. Ahmed se plaignait toujours de tout ce qu'il avait à faire, alors que je le voyais toujours assis à l'entrée du collège à regarder. Donc, lorsque j'allais lui demander quelque chose, je lui proposais toujours, pour lui éviter tout travail supplémentaire, de le faire moi-même, aucun souci. Il accepta au début la première année et au début de la deuxième, pas très fine mouche, car munie de ses clefs je découvris les dessous du collège. Ensuite, il se rendit compte que je lui ôtais ainsi le privilège de contrôler les accès de certaines salles fermées à clef. Quand il lui fut plus difficile de me donner ses clefs, j'avais déjà fait mes provisions de papier pour les photocop, planqué des piles pour les télécommandes dans mon armoire (dont seule j'avais la clef, ah ah), et aussi les cassettes à passer en fin d'années à mes élèves ; j'étais parée ; je n'avais plus besoin de lui. Je lui demandais des trucs quand même, pour le principe, mais s'il s'exécutait en retard, cela m'était égal, ou alors je disais en pleine classe, avec un petit air : "Oh ! Quel dommage que tu ne me l'aies pas donné ce matin ! ". Il protestait alors, je lui disais que j'avais fait ma demande une semaine avant, lui arguait de ses nombreuses activités, et son dos, et je me récriais : Oh mais je comprenais, je comprenais fort bien, et je le remerciais mille fois d'avoir malgré tout cela pris la peine de me trouver la télécommande, la prise ou tel truc. Il n'était jamais trop sûr du sens réel de mes paroles ; aux élèves qui grognaient "Ahmed i fout rien", je rétorquais toujours sèchement que les enfants ne doivent pas juger les adultes et que tout n'était pas toujours très bien rangé ou réparé dans l'école, et qu'Ahmed ne pouvait être responsable de tout. Je savais que certains élèves lui répétaient tout, et comme, au fil du temps, j'avais acquis une pratique intuitive du système, je savais que ça lui revenait.
La dernière année, j'étais dans les chouchous d'Ahmed ; Ahmed était le grain de sable qui peut, si l'on n'y prend garde, entraver sérieusement le fonctionnement du système. Je lui avais donné des vêtements pour ses enfants, des ustensiles ménagers dont je ne me servais plus... Chouchoutée par Ahmed, toutes sortes de petits rouages internes de l'école fonctionnaient mieux, et tout roulait. C'était agréable.
Au début, je détestais Ahmed. Je n'avais pas aimé qu'il me renvoie de moi une image négative. Mais le temps passant, je compris qu'il n'avait été qu'un miroir. Il traficotait à l'intérieur de l'école. Il n'était pas toujours très franc. Il détestait certains enseignants, ceux qui le méprisaient en silence. Ceux là lui préféraient éventuellement l'homme à tout faire, Nejmeddine, un grand gaillard qui faisait des blagues et m'appelait "Narjes", parce que j'avais une tête à m'appeler Narjes. Il est vrai qu'Ahmed avait un peu une tête de faux témoins, le genre à vous dénoncer à la Gestapo, enfin il y avait un peu de ça en lui.
Mais le dernière année, j'en étais venue à bien aimer Ahmed, avec ses défauts. Il faisait partie du système. Je m'étais faite à lui. Je savais comment le prendre. J'étais dans le système. Si on l'avait remplacé par un autre, ça n'aurait plus été pareil.
Il y avait entre lui et Paulette une petite guerre sourde. Paulette, sous diplomée propulsée CPE, était de ses gens qui écrasent d'autant plus les personnels faiblement diplomés qu'ils devraient en faire partie et qu'ils craignent au fond d'y redescendre. C'est un peu le phénomène qui fait qu'un enfant de 8 ans peut-être charmant avec un bébé de 18 mois, mais tient à afficher sa supériorité face à un enfant de 6 ans, trop proche de lui pour qu'il supporte ses enfantillages. Cela dit, Ahmed abusait de la situation. Nombre d'objets disparaissaient dans la salle des professeurs, et le directeur préférait accuser la distraction des professeurs, surtout de sexe féminins, plutôt que de faire face à l'idée qu'Ahmed volait. Jusqu'au jour où de l'argent fut volé dans un tiroir de Paulette, fermé à clef et forcé ; de l'argent destiné à une sortie des élèves. Il y eut tout un psychodrame. Le directeur reprocha à Paulette de ne pas l'avoir mis dans le coffre, mais Paulette put argumenter qu'elle n'en avait pas la clef et que lui-même avait été absent l'après midi , elle avait bien pensé à prendre l'argent chez elle, mais Samia (la secrétaire ) le lui avait déconseillé. Elle l'avait donc laissé pour une nuit dans le tiroir fermé à clef. Samia, toujours prompte à défendre Ahmed, s'inclina devant l'évidence ; Ahmed fut convoqué. Il nia que ce fut lui, et après une enquête dans sa famille, expliqua que c'était son fils, un adolescent de 14 ans... Nous étions tous persuadé que c'était lui et non son fils, mais il était naturellement impossible de le prouver. L'argent fut rendu, le fils échappa à toute représaille, le père également, et la vie reprit son cours normal. Ahmed ne sortit grandi dans l'esprit de personne après cette histoire. Mais, comme je le dis, Ahmed faisait pour moi partie d'une sorte de famille, avec ses défauts. Au lieu d'être affreusement choquée, je ne fus rien du tout. Ni choquée, ni pas choquée. Ahmed était Ahmed. Il vivait à côté d'une poule aux oeufs d'or, il avait essayé de prendre un oeuf trop gros pour lui, ce n'était pas bien, il convenait d'être prudent, mais qu'y faire? Sa maladresse était plus regrettable que sa malhonnêteté.
Il ne s'agit pas là de principes de vie en société. Le bien d'autrui doit être respecté, sinon tout fout le camp. Il s'agit d'une sorte de liquéfaction de ces principes. Devant de telles atteintes, j'avais envie de soupirer. Avec accablement. Mais guère plus. Pourtant, à partir du moment où la confiance s'en va, tout change, et peut-être que si Ahmed recommence, il finira par tuer la poule aux oeufs d'or et perdre son emploi.... Et je soupirerai, c'est sûr, avec accablement, mais je n'arriverai toujours pas à bondir, l'étendard de la justice à la main. Pourtant, j'ai tort. Je le sais. Dans des circonstances similaires, mon mari a du renvoyer des gens qu'il appréciait parce qu'une sorte de coup de folie inexplicable, ou explicable, les a pris, et qu'ils ont piqué un truc, mais que si on ferme les yeux une fois, alors il faut les fermer tout le temps; ou alors on ferme les yeux la première fois, mais on les ouvre les suivantes? On perd alors toute crédibilité.
Ces arguments, ne gérant pas d'employés, je peux les oublier, avec soulagement, et me laisser aller aux facilités douceâtres de la compréhension complice, qui mène, tôt ou tard, au mépris, et n'a pas d'excuse. Mais je fais comme si je ne le savais pas. C'est pas de leur faute.
C'est horrible d'être bobo.
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3 commentaires:
Ce que tu dis de l'image que l'on renvoie est très instructif une fois de plus. J'aime toujours autant ta façon de décortiquer, de gratter afin de découvrir ce qu'il y a en dessous et le chemin pour y arriver.
Dans ce cas-là, c'est incroyablement vrai. En plus, en ce moment, doucement et laborieusement je travaille là dessus. Je me rends compte que j'ai presque peur de lâcher le rôle faux que j'ai pris il y a longtemps. ça aussi, mais quand j'aurais avancé, ça pourrait faire un drôle de sujet de blog.
tu as donc un nouveau blog?
Maelle
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