samedi 25 avril 2009

L'incohérence, y a que ça de vrai

(...)

Pourquoi ne suis-je souvenue l'autre jour de Naïm?

Peut-être à cause des blogs de droite que je lis sérieusement en ce moment, pour comprendre - je viens de réaliser que toute ma famille était de droite, et extrême pour les immigrés, ça m'a fait un choc. Un faux choc. Je le savais, mais je ne voulais pas le voir.

Naïm était le fils d'une prof française et d'un journaliste irénien.

Je ne sais pas ce que l'on fait quand on se trouve devant un journaliste irénien : on se moque? On lui répète trois fois très vite liberté de la presse, pour voir s'il explose/ tombe en ruine/meurt d'un crise cardiaque/ vous répond en hurlant "et ta soeur?"? On le prend dans ses bras? Grâce au ciel, il faisait partie des Iréniens mariés à des françaises et timides, donc il me saluait et disparaissait très vite ; les autres fois, il avait parlé à mon mari de l'information et du rôle de ceux qui informaient. Mon mari n'est pas bavard, il avait approuvé gravement.

Sa femme rosissait quand certains sujets étaient abordés ; ou soupirait ; ou s'éloignait. Elle avait de la peine. Elle savait. Mais il faut vivre, habiter une maison, élever un enfant. Valable pour tout le monde, d'ailleurs, moi y compris. D'ailleurs, si on sait très bien ce que les élections truquées donnaient, tout le monde avait des doutes sur ce que des élections non truquées ou truquées par d'autres auraient données. Donc silence. On se contentait de glisser sur certains sujets. Ou de dire (ce qui n'est pas faux) "il faut TOUT prendre en compte" (et il le faut). Ou bien, moi, je parlais de la Chine. J'adore la Chine. Elle permet de tout relativiser. Staline est mort, mais la Chine existe.

Naïm était un enfant extrêmement intelligent, sérieux et bien élevé. Calme. Poli. Peut-être trop calme. Trop poli aussi. Au début, il avait le profil du petit garçon travailleur et sérieux, qui ne fait pas de bêtises. En fin de cinquième, il se fit farceur. Mais toujours sérieux. En fin de quatrième, il se mit à penser que les bonnes notes c'était nul. En troisième, il devint agressif et me prit en grippe. Il faut préciser que lorsque je ne suis pas d'accord avec un élève, j'utilise toujours l'ironie. Il est toujours à la fois touchant et agaçant de parler avec un ado idéaliste. Cela doit être aussi très agaçant pour l'ado. En l'occurrence, Naïm m'irritait et me faisait rire tout à la fois.

Naïm était extrêmement doué en informatique, et son entourage lui répétait qu'il trouverait du boulot sans problème, qu'on avait besoin de gens comme lui, pour la sécurité du pays, et même aux Etats-Unis. Le jour où, le plus sérieusement du monde, il nous expliqua, à moi et à la prof de maths, qu'il irait en Californie et en un an, se faisait fort d'avoir une maison à Hollywood avec piscine et quatre ou cinq voitures de collection, nous éclatâmes carrément de rire. Il nous regarda avec l'arrogance méprisante et, en même temps, humiliée, de son âge. Nous n'étions que deux misérables profs d'une école du fin fond d'une province, que connaissions nous?
"Tu te trompes, me dit la prof de maths, il est fort en maths, mais il est con". Je suggérai à sa mère de lui apprendre la mesure, elle leva les bras au ciel : elle et son mari essayaient déjà, en vain.

Il y avait en Naïm quelque chose de très fort et de très noir : il se sentait humilié, insulté, par l'opinion que nous avions de lui et de son pays ; mais ce qu'il faut bien comprendre, c'est que cette perception presque extra sensorielle qu'il avait de nos opinions venaient de la part de lui-même qui lui permettait de si bien les comprendre : la part qui lui venait de sa mère. Celle-ci, pourtant, faisait preuve d'une compréhension excessive, supérieure, par exemple, à celle de Si Mohammed, envers les travers de l'Irénie : là où Si Mohammed s'emportait parfois contre des "connards" (il avait une façon très comme il faut de dire connard, très vieille France, si je puis dire, qui enlevait beaucoup de sa portée au vocable), la mère de Naïm serrait les lèvres et murmurait "culture", ce qui devenait idiot, dans la mesure où la connerie ou l'incompétence n'ont rien, en soi, de culturel, mais qu'elles peuvent se trouver démultipliées par certaines pratiques politiques (et là encore, rien de culturel, on peut retrouver ça, par exemple, dans la Russie des Tsars). Je dirais même qu'invoquer la culture est extrèmement grave, réducteur et sclérosant. Mais bref.

Sa mère en lui montrait à Naïm tous les travers de son pays, avec une acuité que son jeune âge et son désir d'absolu ne lui permettait pas de relativiser. Quand je dis "sa mère en lui", je veux dire qu'elle ne lui disait rien, au contraire, mais il avait, à son corps défendant, une sensibilité commune avec elle, et certaines choses le choquaient. Il était choqué que ses parents, plutôt des intellectuels, ne soient pas plus riches. Dans ce petit monde, tous ses amis, français ou iréniens, avaient de grosses maisons, des 4x4 et des piscines. Un enseignant et un journaliste, en ce monde, avaient donc moins de perspectives d'avenir que des chefs d'entreprise. Il comprenait les idées et idéaux de ses parents, mais ceux-ci lui paraissaient faibles et ridicules. D'où son désir d'informatique et de réussite sociale basée sur l'argent et les biens matériels. Pourtant, il sentait bien que certaines choses clochaient ; il savait que son père devait publier avec précaution. Je crois aussi qu'il avait honte de sa mère, fantasque et artiste, qui n'avait jamais voulu vraiment chercher un emploi raisonnable, et se retrouvait, rattrapée par l'âge, à brader des compétences pourtant remarquables, mais mal servies par un look insolite, hors mode et non conventionnel. Il y avait en lui une peine qui se précipitait d'un bout à l'autre de lui-même, à la recherche d'un lieu où se poser, et d'où laisser échapper sa colère : aurait-il pu être français? Il lui aurait fallu détester l'Irénie, où il avait passé son enfance ; il lui aurait aussi fallu se sentir frère des expats français tellement suffisants et racistes ; pouvait-il être Irénien? Il n'excellait pas dans ce rôle ; son propre père critiquait certaines choses, avec prudence, par crainte d'ennui ; il s'en voulait d'être si lointain de son propre pays ; et de ses parents pas très riches ; il lui fallait nier la vérité, ou faire semblant de la nier, pour préserver quelque chose en lui. Il ne savait pas comment concilier les deux.

C'était un élève très pénible, et mes dernières semaines de cours furent très désagréables. je me souviens d'un débat relatif à la Palestine, ou plutôt pour savoir si le sujet serait traité. Les ados sont rarement très pervers, en tout cas, il avait beau essayer de l'être, cela ne marchait pas.

- Madame, est-ce qu'on va parler de la Palestine?
- Je ne crois pas.
- Pourquoi?
- Ce n'est pas au programme.
- Si !!! C'est page 172.
- Non, cela fait partie des sujets laissés au choix du professeur.
- Alors, pourquoi n'allez vous pas le traiter?
- Je t'explique. (A la classe) Qui a entendu parler de la Palestine? (Tout le monde lève la main). Qui a entendu parler du Timor Oriental? (Personne ne lève la main). Voilà. En tant qu'enseignante, tu ne peux pas me demander de choisir de vous parler d'un sujet que vous conaissez tous, alors que j'ai l'occasion d'augmenter votre culture générale en vous parlant du Timor Oriental.

Paf. Victoire par KO, au premier round. Bon, il a tenté :
- Mais madame, nous aimerions avoir votre opinion.
- Ah !! Mais alors raison de plus pour ne pas aborder ce sujet. Un prof ne DOIT pas donner son opinion. C'est totalement antipédagogique. En plus c'est immoral. Je ne dois pas vous influencer. Je m'en voudrais.
- .....

Vive le Timor Oriental.

Pensez quand même à Naïm. Entre l'un, et l'autre, j'espère qu'il a trouvé un endroit où se poser, sinon il est de la race des désespérés qui pourraient, je le crains, commettre des actes irréparables.

4 commentaires:

M1 a dit…

C'est du post ! T'es en forme ! Et moi qui te croyait déjà en "vacances" blogosphériques ! L'incohérence y a que ça de vrai, les gonzesses j'te jure :)

Hasta siempre el Timor Oriental !

Bon ben ils n'ont annoncé aucun irénéen dans le personnel naviguant responsable des attentats du 11/9, c'est déjà ça de gagné !

Et puis de la chance qu'a l'époque, les massacres dans les écoles ça n'existait pas encore ! ça va pas de dire à un ado qu'il pourra se gratter pour sa grande baraque, son immense piscine, son 4x4, ses bagnoles de collection et sa poule de luxe? :)

Maquettes a dit…

C'est très fort.Beau texte vraiment.
Du coup,je vais me pencher sur le Timor Oriental moi,histoire d'ouvrir un peu l'horizon...:)

ada a dit…

Très beau personnage ce Naïm. En tous cas ce que tu en fais.

fanette a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.